Alex Capus, l’écritureà toute vapeur

Portrait de l’écrivain d’Olten, qui redonne vie à trois figures du XIXe siècledans un nouveau roman entraînant

Genre: Roman
Qui ? Alex Capus
Titre: Le Faussaire, l’Espionne et le Faiseur de bombes
Trad. de l’allemandpar Emanuel Güntzburger
Chez qui ? Actes Sud, 285 p.

Alex Capus pourrait choisir un café parisien. L’ombre d’un citronnier. Ou, pourquoi pas, la mer comme horizon. Mais il écrit ses romans à Olten. C’est dans cette ville moyenne de Suisse, où il est arrivé à l’âge de 5 ans, lorsque sa mère a quitté la France, que naissent ses personnages rocambolesques, ses fresques du XXe siècle, ses épopées amoureuses.

«Justement, dit-il, ici, il ne se passe rien. Face au néant, l’esprit se met à voyager. Si j’avais décidé de vivre à Paris, Rome ou Berlin, j’aurais peut-être été trop distrait, ou trop impressionné, pour commencer à écrire», dit-il. Aujourd’hui, ce père de cinq enfants apprécie la quiétude de la petite ville. «Ici, mes enfants sortent le matin et rentrent quand ils ont faim, en toute liberté.»

Pendant ce temps, lui se plonge dans les archives de l’histoire pour en tirer la substance narrative qui compose ses romans. Son dernier et quatrième ouvrage traduit en français, Le Faussaire, l’Espionne et le Faiseur de bombes, vient de paraître aux Editions Actes Sud, deux ans après sa première sortie en version originale, aux éditions allemandes Carl Hanser.

Son précédent roman, Léon et Louise, a conquis le public, en Allemagne, où il s’est vendu à plus de 700 000 exemplaires, en Suisse, en France et au-delà. La clé de ce succès, aux yeux de son auteur? «C’est une histoire d’amour. Pas de trahison, de bassesse ou d’hypocrisie. Mais d’un amour vrai. Je sais de quoi je parle, cela fait plus de vingt ans que je suis marié», ajoute-t-il dans un rire franc, attablé au Galicia, à l’heure calme qui précède l’ouverture.

En 2010, il avait acheté le bistrot de cheminots Flügelrad avec deux amis, l’écrivain Pedro Lenz et le journaliste Werner De Schepper, avant de reprendre ce local, ancien lieu de rencontre espagnol. On le trouve désormais derrière le comptoir les lundis et mardis, en chemise à carreaux, jean et baskets. Au milieu de la pièce trône une table de billard. Au sous-sol, son fils, Luc, 25 ans, brasse de la bière.

Il y écrit aussi, lorsqu’il ne travaille pas chez lui ou dans une bibliothèque. Davantage que le sujet, c’est l’intensité du récit qui lui importe. «L’essentiel est que la machine à vapeur tourne à plein régime. Si je m’ennuie moi-même, j’arrête d’écrire immédiatement.» Soucieux de maintenir cette puissance intacte, l’auteur garde le secret sur son prochain livre, déjà sur le feu.

Pour son dernier roman, Alex Capus est parti, à la manière d’un historien, sur les traces de trois figures du XXe siècle. «Je les avais dans la tête depuis longtemps», dit-il. Le faussaire Emile Gilliéron, l’espionne Laura d’Oriano et le faiseur de bombes Felix Bloch sont tous les trois passés par la Suisse. Cette coïncidence marquera le début de son récit. Sous sa plume, leurs trajectoires se croisent en gare de Zurich, un jour de novembre 1924.

Le Suisse Felix Bloch, 19 ans, vient d’obtenir son baccalauréat. Il est sur le point de devenir l’un des ingénieurs en physique nucléaire les plus en vue de son époque. Juif, pacifiste, il sera confronté à un dilemme abyssal, placé face au choix de contribuer ou non au programme américain de construction de la bombe atomique à Los Alamos, Californie. Doit-il saisir cette possibilité d’anéantir Hitler en créant la plus terrible machine à tuer de l’histoire humaine, lui qui s’est promis de ne jamais prendre part de prêt ou de loin à la guerre?

Il ne se doute encore nullement des tourments qui l’attendent, le jeune Felix Bloch, lorsqu’il aperçoit depuis le quai de gare l’intrigante Laura d’Oriano. Jeune fille à peine sortie de l’enfance, assise sur un marchepied de l’Orient-Express, elle fume dans le vent tout en rêvant à une grande destinée. Baladée avec ses frères et sœurs du Liban à l’Egypte par des parents artistes, elle s’imagine chanteuse. Elle se réveillera un jour mère de famille dans un petit village de Suisse et décidera de tout plaquer pour devenir danseuse de cabaret, comme sa mère. Mais sa vie prendra un nouveau tour lorsqu’elle sera engagée par les services secrets français pour espionner les marins italiens, au début de la Seconde Guerre mondiale.

Au moment où Laura d’Oriano élabore ses rêves de jeune fille dans un train à l’arrêt, Emile Gilliéron, lui, est en route pour Villeneuve avec une mission familiale. Il revient en Suisse, sur les traces de ses aïeuls, pour répandre les cendres de son père sur les rives du lac Léman. Il lui doit bien cela, à ce paternel dont il a hérité le don du dessin, qui l’a propulsé au rang de restaurateur d’art antique parmi les plus prospères de Grèce.

Ce passage à la gare de Zurich n’est pas le seul point qui lie ces personnages. «Chacun d’entre eux a eu le courage de suivre sa propre voie en dépit des circonstances extérieure de nature à faire ployer les individus. Et ils étaient prêts à en payer le prix», souligne Alex Capus.

Au travers de trois destinées, l’écrivain raconte aussi les soubresauts de la première moitié du XXe siècle, sur le point de basculer dans la guerre. Il s’est plongé dans les archives durant près d’un an, voyageant à Marseille, sur les traces de Laura d’Oriano, et à Athènes, où il a rencontré le fils d’Emile Gilliéron, «un homme très fin et sympathique». Il s’est rendu aussi en Californie pour retrouver les lettres de Felix Bloch.

Le procédé n’est pas nouveau pour cet ancien journaliste de l’Agence télégraphique suisse, qui garde de sa première vocation «l’amour pour les faits». Déjà dans son premier roman, Munzinger Pascha, paru en 1997, il raconte la vie du chercheur d’Olten Werner Munzinger, parti à la découverte du monde arabe au XIXe siècle.

«J’ai tout un troupeau de personnages qui me poursuivent, jusqu’à ce que je m’en débarrasse dans un roman. L’histoire est comme une carrière où je vais chercher les pierres qui composeront la fresque finale», image-t-il. Il reste fidèle aux faits, mais se heurte aussi parfois aux trous noirs, aux ellipses, aux moments tombés dans l’oubli, qu’il contourne par la finesse d’une formule.

Alex Capus jette aussi sur l’actualité un regard mordant, dans des chroniques qui valent parfois l’opprobre à cet homme de gauche, qui fut un temps à la tête du Parti socialiste d’Olten. Après avoir critiqué l’autoritarisme de Christoph Blocher, comparant le ténor de l’UDC au président turc Recep Tayyip Erdogan, il a reçu plusieurs colis de ses livres réduits en lambeaux. Ce qui ne l’empêche pas de récidiver, par esprit de liberté. Alex Capus est l’invité du Salondu livre de Genève, samedi 2 maià 15h, sur la scène «L’Apostrophe».

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Alex Capus

«Le Faussaire, l’Espionneet le Faiseur de bombes»

«On pourrait être début novembre 1924, j’ignore le jour exact. C’est une jeune fille…»