Yémen

Ali Abdallah Saleh, dévoré par ses «serpents»

L'ex-président venait d'accomplir un spectaculaire renversement d'alliances. Il n'a fallu que quelques jours pour qu'il en paie le prix

Ce nouveau retournement d’alliance lui aura été fatal. Voilà quatre jours que la charge avait été lancée par les Houthis, qui contrôlent une partie du Yémen, et notamment sa capitale Sanaa. Les milices d’obédience zaïdite, proches des chiites, s’étaient juré d’en finir avec Ali Abdallah Saleh, leur ancien allié qui venait de tourner casaque et qu’ils accusaient de «trahison».

Elles y sont parvenues: lundi, l’homme qui a gouverné le Yémen durant plus de trois décennies et qui avait été débarqué en 2012 à la suite du «printemps yéménite», a été tué alors qu’il tentait de fuir les environs de Sanaa. Paradoxalement, la mort de Saleh risque de plonger un peu plus profondément en enfer un pays qui, pour une large part, ne voulait plus de lui depuis longtemps.

«Danser sur la tête des serpents»

Sa formule était restée célèbre. Diriger le Yémen, disait l’ancien président, cela équivaut à «danser sur la tête des serpents». Ces serpents, qu’il avait lui-même grandement contribué à faire grandir, ont fini par l’engloutir. Après avoir été écarté du pouvoir au profit de son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, Saleh avait refusé d’abdiquer. Bien plus: il avait conclu il y a trois ans une alliance contre nature avec ses anciens ennemis, les Houthis, qu’il avait pourtant combattus auparavant avec la dernière énergie.

Cette alliance de circonstance n’allait pas sans arrière-pensées. Mais Saleh mettait dans la balance une partie de l’ancienne armée yéménite restée sous ses ordres, une fortune colossale évaluée en milliards de dollars, ainsi qu’une soif de revanche qui paraissait sans bornes. Jusqu’ici, au prix d’un pays dévasté et de milliers de morts, cette alliance avait tenu face à la coalition internationale menée par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, avec le soutien des Américains et la complicité embarrassée des Européens…

Un désastre humanitaire

Coup de tonnerre en fin de semaine dernière: l’ancien président se disait prêt à «tourner la page» et à s’allier à nouveau avec l’Arabie saoudite, un pays dont il avait en réalité longtemps été proche. En échange de ce nouveau retournement, il demandait à Riyad de lever l’embargo qui asphyxie le pays. «On peut penser ce qu’on veut de Saleh, mais il semblait être arrivé à la conclusion qu’il existait bel et bien une fenêtre pour sortir le pays de cette situation. Cette sortie aurait arrangé tout le monde, sauf les Houthis», note un expert qui travaille sur ce pays mais ne souhaite pas être identifié.

Ajoutée à l’embargo exercé par les pays du Golfe, la guerre a provoqué au Yémen l’un des plus importants désastres de la planète. La catastrophe prend des proportions incommensurables, suscitant notamment l’effroi aux Nations unies: dix-sept millions de personnes souffrent de malnutrition; la famine progresse dans le nord du pays, l’eau et les médicaments manquent tandis que s’étend à grands pas une épidémie de choléra.

Une nouvelle ère de dangers pour le pays

Tandis que le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane, tente de séduire la planète avec son message de modernisation, le Yémen se transforme pour lui en un énorme boulet: sa propre armée ne voulait pas de cette guerre tandis que, même timide, la pression de l’opinion publique occidentale commence à monter.

Faux calcul de la part de l’ancien président yéménite? Au milieu d’un nouveau bain de sang provoqué par sa «trahison», le serpent houthi a réussi à le mordre, ouvrant une nouvelle ère de dangers pour le pays. D’ores et déjà, lisant un texte de manière monocorde, Abd Rabbo Mansour Hadi, celui qui est devenu le président en titre, a appelé depuis Aden les forces de Saleh à poursuivre la lutte à ses côtés et à écraser les «milices criminelles» houthies. Dans le même mouvement, les Emirats arabes unis décidaient de libérer le fils aîné de Saleh, Ahmed Ali, afin sans doute de le lancer lui aussi dans la bataille.

Des combattants orphelins

Sur le terrain, pourtant, les Houthis semblaient déterminés à lancer une guerre totale contre les partisans de leur ancien allié. Pour eux, la débandade paraît programmée: «Que peuvent faire ces sunnites?, interroge le même expert. Certains iront peut-être grossir les rangs des milices houthies, tandis que d’autres tenteront éventuellement de rejoindre les Saoudiens.»

Encore faudrait-il que, faute de chef ultime pour les convaincre, ils acceptent l’idée de passer dans un camp ennemi qui les bombardait, eux et leur famille, jusqu’à la semaine dernière. Reste une troisième option, pour ces combattants orphelins: rejoindre les troupes djihadistes, et notamment Al Qaïda, solidement établie dans les provinces de l’Est.

Même si la «porte de sortie» envisagée par Ali Abdallah Saleh n’aurait sans doute pas mis fin à la guerre, elle aurait pu convaincre l’Arabie saoudite de cesser ses bombardements et de lever en partie le blocus. Rien de tout cela désormais: alors que les Houthis sont de plus en plus ouvertement équipés par l’Iran, et que le ton n’a jamais été aussi va-t-en-guerre dans le camp sunnite, les serpents yéménites n’ont pas fini de mordre.

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