La ligne 9 va et vient. Elle cahote à 12 km/h de moyenne sur les routes saturées de Lausanne. En une année, elle transporte la Suisse entière: plus ou moins 7 millions de passagers. Son tracé relie deux mondes. Un peu à l’image du nouveau métro devenu le trait d’union entre le haut et le bas de la ville.

La vallée du Flon, la rivière enterrée, sert de frontière et de passerelle. Les terminus, Prilly, à l’ouest, Lutry, à l’est, marquent les extrémités d’un toboggan long de neuf kilomètres. La météo n’est pas la même de l’une à l’autre, rigole Luc Martin. A un bout, il fait soleil, à l’autre, il peut pleuvoir, jure ce conducteur des TL, la compagnie lausannoise de transports publics.

Alors, d’un côté, on devine l’occident en plein boom urbain. La périphérie populaire prend sa revanche. Il suffit d’un pas, à l’arrêt terminal de Prilly-Eglise, pour gagner Renens. La ville fabrique ses lendemains de métropole où se croiseront RER, cols blancs et bleus, centres commerciaux, écoquartiers dans un grand huit cosmopolite.

De l’autre, à une bonne demi-heure, se languit l’orient préservé. Résidentiel, contemplatif les pieds dans le lac. Après Pully et Paudex, le trolleybus s’arrête aux portes de Lavaux, désormais inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La petite corniche déroule son corps sinueux parmi les vignes, où se perd le fantasme de Franz Weber, ange gardien d’un univers qu’il imagine éternellement en sursis. En contrebas, s’enroule la plage de Curtinaux qui attire les baigneurs de toute l’agglomération.

L’été ébouillante les vitres. Le trolleybus, avec ses longs bras perchés, s’ébranle dans un tremblement. A Prilly ou à Lutry, la scène se répète toutes les 6 à 7 minutes. L’asphalte, malmené par le trafic secoue les attelages. Les vibrations, les chocs traversent les corps.

La barrière du Flon

Les chiffres insistent sur le fossé socio-économique qui sépare les deux hémisphères traversés par le 9. En gros, les mal lotis à l’ouest, les nantis à l’est. La population qui monte et descend des voitures illustre à merveille les tableaux et les graphiques du Scris (le service de la statistique vaudoise). Trop. La bascule a lieu quelque part entre Bel-Air et Saint-François, au sommet de la parabole que dessine la ligne. C’est un peu le milieu du monde, le partage des eaux et des hommes. Rares sont les voyageurs qui empruntent la ligne dans toute sa longueur. Par contre, elle enfle à l’approche du centre pour se dégonfler ensuite.

Autrefois la ségrégation était géographique. Pierre Corajoud, pape lausannois de promenades citadines, raconte qu’il fallait enjamber le Flon, escalader ses falaises pour passer d’un coteau à l’autre. C’est avec la construction du Grand-Pont que l’ouest et l’est se sont rabibochés. L’ouvrage bâti entre 1839 et 1844, avec le Tunnel plus au nord, a affranchi Lausanne d’une topographie escarpée. Cette «ceinture», une sorte de périphérique, conçue par l’ingénieur cantonal Adrien Pichard, gommait magiquement les reliefs. Le 9 roule depuis 1961 sur le Grand Pont maté par la Cathédrale. Avant, en souvenir de l’ancienne césure, deux trams distincts reliaient Prilly et Lutry au cœur de la capitale vaudoise.

Aujourd’hui, l’échange des passagers a lieu entre la place Chauderon et Georgette. Les rames s’évident et se remplissent à répétition. Symptôme d’une frontière encore vivace. Mais indice également du centre névralgique de la ville incarné désormais par la place de l’Europe au seuil du Flon. La où M1, M2, LEB et trolleybus convergent depuis tous les points cardinaux. La où le métabolisme urbain pompe les hommes et les choses dans sa kermesse quotidienne.

La madone des trolleys

Or, deux quartiers figurent à merveille les versants antagonistes de Lausanne et du destin: l’avenue d’Echallens, à l’est, et l’avenue de Rumine, à l’ouest.

Sur l’axe qui draine le trafic depuis Cossonay, Morges, Renens, Bussigny, Crissier, le 9 grimpe vers le cœur de Prilly. Un giratoire, un centre commercial, puis la route monte encore en «pente douce», souffle Daniel Brélaz qui a vécu 44 ans en bordure de la ligne. Lors d’un trajet inoubliable, le syndic écolo de Lausanne y a d’ailleurs rencontré sa femme, convertie en «madone des trolleybus». Le véhicule défile parmi des maisonnettes avec jardins qui datent des années 20, voulues à l’époque pour loger des gens de condition modeste, rappelle Pierre Corajoud. Le bus arrive au parc de Valency à l’arrêt Montétan. Par le passé, il était couvert de vignobles. Maintenant gazon, bancs publics, places de jeu, terrain de pétanque et une piscine gratuite attirent mères, quelques pères, enfants et retraités. De l’autre côté, se tient l’Hôpital de l’enfance. Le Lausanne-Echallens-Bercher (LEB) émerge du carrefour. Avec le 9, côte à côte, il s’empare de l’avenue d’Echallens.

Une rue métissée

L’artère, battue par une circulation intense, métissée, bruyante, accomplit les rêves de mixités urbaines. Boutiques, échoppes, magasins colonisent les rez-de-chaussée des habitations. Les restaurants, troquets, terrasses prolifèrent. Les trottoirs grouillent de gens. C’est une rue monde avec l’église Saint-Paul en antenne divine. Babylone, on y parle toutes les langues. On y gagne aussi deux fois moins qu’à l’avenue de Rumine et on y vit massivement en célibataire et seul en ménage, résument les statistiques du Scris. A la lisière de la place Chauderon s’élève l’Hôpital des aveugles, accoudé à une dépendance dédiée aux enfants de la bibliothèque municipale qui, entre autres richesses, vante un fonds mirobolant de bandes dessinées. Au-delà, le centre-ville avale tout.

Le 9 s’en dégage par l’avenue du Théâtre. Il frôle la promenade de Derrière-Bourg. Dans la descente, il croise le cinéma Capitole, tenu depuis 1949 par Lucienne Schnegg, désormais Vedette planétaire de 80 ans. A un jet de pierre, l’Opéra de Lausanne attend un bâtiment rénové qui tarde. Dans un éclair électrique, voilà Georgette, portail virtuel de l’avenue de Rumine. C’est un carrefour de la Cité vers le Lac. De Saint-François vers la Riviera. Les bureaux dominent, le tertiaire aussi, ponctué par la barre vitrée de la Mobilière Assurance. Avec les tours Bel-Air et Edipresse, elle compose un triangle imaginaire qui circonscrit l’ambition céleste de la capitale. On entrevoit en un soupir la synagogue de Lausanne.

Tout est un peu plus sophistiqué. Luxueux. Les comptes en banque sont dix fois plus fournis qu’au Valency. L’avenue est flanquée de bâtisses cossues, antiques, classiques, marbrées, bourgeoises, sorties de terre au début du XXe siècle. Les passants se font rares. On vit plutôt à l’intérieur entre universitaires; un tiers des résidents compte le Scris, soit le double que partout ailleurs en ville. Le 9 récolte peu de passagers. Puis plonge en direction de Lavaux.