Guerre

Ankara, allié nécessaire mais réticent de la "grande coalition"

La lutte contre le régime syrien et l’éviction de Bachar el-Assad sont prioritaires. Mais le gouvernement consent à participer à la guerre contre l’Etat islamique

Depuis que le président américain Barack Obama, en septembre 2014, a lancé pour la première fois l’idée d’une «coalition» contre le groupe État islamique, Ankara est un allié aussi nécessaire que réticent. Cible des djihadistes, deuxième armée de l’Otan, voisin de l’Irak et de la Syrie: tout pousserait la Turquie à rejoindre le «noyau dur» de l'alliance contre l’Etat islamique (EI). Ces quatre derniers mois, elle s’en est rapprochée. Mais elle garde ses distances, à l’heure où le président français François Hollande consulte tous azimuts pour tenter de créer une grande coalition.

«Une coalition avec qui, quels objectifs, quels moyens à court, moyen et long terme?» questionnent invariablement les responsables turcs lorsqu’on les interroge sur cette alliance dont ils se revendiquent, pourtant, «membres actifs depuis le début». Selon Akin Ünver, professeur de relations internationales à l’Université Kadir Has, «la Turquie traîne les pieds pour rejoindre un projet qui lui semble mal préparé. A part détruire l'EI, les principales puissances ne proposent aucun plan pour la reconstruction de la société syrienne et de son État. Or ces dernières années, la Turquie a payé très cher le manque de planification de ses actions en Syrie. Elle ne veut pas refaire les mêmes erreurs.»

La Turquie est déjà présente militairement chez son voisin, directement et indirectement. Elle soutient depuis longtemps des groupes d’opposants – y compris, à une époque, les plus radicaux d’entre eux. Elle bombarde depuis juillet – et la semaine dernière encore – des cibles djihadistes. Elle a aussi autorisé les avions de la coalition à décoller de sa base d’Incirlik (Adana) pour aller frapper l'EI. «Il y a eu un changement de cap cette année. La lutte contre le groupe État islamique est devenue un objectif stratégique», constate Sinan Ülgen, du Centre d’études sur les affaires économiques et diplomatiques (Edam). Mais chaque fois qu’un leader européen ou américain martèle que «la priorité, c’est la lutte contre l'EI», Ankara hoche la tête en signe de désapprobation.

«La Turquie se tient à l’écart du consensus international porté par le président Hollande parce qu’elle ne veut surtout pas voir le régime de Bachar el-Assad se refaire une légitimité sur le dos de la grande coalition anti-EI», estime cet ancien diplomate. Pour Ankara, le départ de Bachar el-Assad passe donc avant la lutte contre les djihadistes, car leur destruction passe par le départ du président syrien. Mais en maintenant cette position, elle prend le risque d’apparaître comme un partenaire indécis, peu fiable voire ambigu.

«Un partenaire irréaliste surtout! estime Ali Nihat Özcan, ancien major de l’armée turque. Alors que tout indique que la Russie et l’Iran ne sont pas près de lâcher Assad, que la France et les Etats-Unis se focalisent sur l'EI, la Turquie continue de rêver à la création d’une zone de sécurité dans le nord de la Syrie.» Dans le «rêve» d’Ankara, cette zone frontalière située au nord d’Alep serait débarrassée de toute présence djihadiste. Mais aussi – et surtout – de toute présence kurde.

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