Annie Ernaux interrogela mélancolie des hypermarchés

L’écrivain a tenu le journal de ses courses dans une grande surface, à Cergy, où elle vit. C’est un journal, mais ce pourrait aussi être la suite des «Années», son grand roman. Une histoire intime de notre temps

Genre: Journal
Qui ? Annie Ernaux
Titre: Regarde les lumièresmon amour
Chez qui ? Seuil, coll. Raconter la vie, 80 p.

«Je m’étais demandé pourquoi les ­supermarchés n’étaient jamais présents dans les romans qui paraissaient. Combien de temps il fallait à une réalité nouvelle pour accéder à la dignité littéraire.»

Dans Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux pose cette question et y répond de deux manières. D’une part, elle avance que ce qui relève «du champ d’activité plus ou moins spécifique des femmes», comme faire ses courses régulièrement dans un hypermarché, demeure souvent «invisible», en particulier pour une élite littéraire installée le plus souvent au centre de Paris – pour ce qui est des Français – et se tenant à l’écart des grandes surfaces de la périphérie. D’autre part, Annie Ernaux répond en publiant, dans la nouvelle collection lancée en début d’année par Pierre Rosanvallon, Raconter la vie – dont l’intitulé semble fait sur mesure pour l’auteure des Années –, ce journal, littéraire, de ses courses à l’hypermarché Auchan, au centre commercial des Trois-Fontaines à Cergy, où elle vit. Journal tenu pendant toute une année, de novembre 2012 à octobre 2013.

Ce n’est pas la première fois qu’Annie Ernaux publie un journal. Régulièrement, des notes datées sont venues s’intercaler entre ses romans. Une manière, explique-t-elle, de remettre du chaos dans l’ordre établi par l’écriture romanesque, d’ouvrir de nouveau sur le monde, de témoigner, surtout, du réel de son époque. «L’écriture, dit-elle, c’est l’instrument pour saisir, comprendre et montrer la vie» (SC 03.12.2011).

A côté de journaux plus intimes, il y eut ce Journal du dehors, paru en 1993, où elle rendait compte de ses trajets en RER entre Cergy et Paris, des magasins, des gens qu’elle croisait. La Vie extérieure, 1993-1999 , paru en 2000, s’ouvrait de nouveau dans le RER et recueillait des scènes quotidiennes, des faits d’actualité. L’hypermarché Auchan était déjà là: «Dans Auchan désert, ce matin, sensation pure de bonheur. Je voyage au milieu de l’abondance, entre les rayons, les étals, sans consulter ma liste de courses, sans souci de l’heure, butinant ça et là quelques nourritures, comme dans un jardin.»

Dans Les Années aussi, son grand roman, les produits, les marques, les lieux de commerce disaient le passage du temps et donnaient le ton de chaque époque. «J’ai eu une existence très vite immergée dans le monde en vivant, depuis ma naissance, au milieu d’une foule de gens, grâce au café, à l’épicerie de mes parents. J’ai été traversée de discours, de choses dites, par les réactions, la façon de vivre des gens», expliquait-elle, alors (SC 23.02.2008).

L’épicerie, le café, la périphérie – un quartier reculé et pauvre d’Yvetot –, c’est l’enfance d’Annie Ernaux. Elle l’a racontée dans Les Années, dans Retour à Yvetot , ailleurs aussi. Aujourd’hui, c’est une autre forme de commerce, une autre périphérie qu’elle raconte et qui témoigne de l’évolution de son monde, évolution partagée par les classes moyennes et populaires. Dans ce sens, Regarde les lumières mon amour, journal plus systématique et monothématique que les précédents, peut aussi être pris comme un prolongement des Années et s’inscrit dans son projet d’histoire à la fois intime et sociale, d’autobiographie de tout le monde. Il complète aussi une géographie, celle qu’arpente Annie Ernaux – Cergy-Paris, le RER, les Trois-Fontaines. Il donne un statut aux non-lieux, aux lieux non littéraires, peu palpitants à première vue, sinon comme théâtre de faits divers, et, surtout, une existence à une foule de gens, qui ne sont personne.

Car au centre du projet d’écriture, il y a les gens: «L’hypermarché comme grand rendez-vous humain», l’occasion de «donner ici aux gens, dans ce journal, la même présence et la même place qu’ils occupent dans la vie de l’hypermarché.» Faire ses courses est une «façon de «faire société» avec nos contemporains au XXIe siècle», écrit-elle.

Si l’immense magasin est pour Annie Ernaux et les gens qu’elle y croise souvent un lieu de plaisir, de vie, de flânerie, de méditation, de jeux – «Une distraction pure» pour «tous ceux qui y viennent comme autrefois en ville – faire un tour» –, c’est aussi un lieu qui suscite chez elle colère et révolte. Le discours fait aux femmes au rayon jouets par exemple – «aux uns l’exploit […], le bruit, la fureur»; «aux autres, l’intérieur, le ménage, la séduction, le pouponnage» – la met en rage. Elle se souvient de Zola, de son projet romanesque: «Rien n’a changé depuis Le Bonheur des Dames, les femmes sont toujours la première cible – consentante – du commerce.»

Elle note «l’humiliation infligée» à certains, «par les marchandises. Elles sont trop chères, je ne vaux rien.» Elle observe l’organisation subtilement coercitive de l’espace: «Les lieux de consommation sont décidément conçus comme ceux du travail, avec pause minimale pour un rendement optimal.» Elle note comment Auchan organise le temps du consommateur, rythmant les saisons au gré des fêtes (Noël, Nouvel An, le Blanc, les soldes, Nouvel An chinois, etc.), et module ainsi leurs désirs: «Les instances commerciales raccourcissent l’avenir et font tomber le passé de la semaine dernière aux oubliettes.» Le jouet, hautement désirable avant les Fêtes, devient rebut dès qu’il est placé en tas et en soldes.

Au contraire de Zola qui surplombe en narrateur omniscient les allées du Bonheur des Dames, Annie Ernaux est dans la foule, sa liste de courses à la main. Pas différente de cette femme noire qu’elle regarde, de ces ados voilées au rayon cosmétique, inquiète, elle aussi, de réussir un «sans-faute» aux caisses automatiques où l’impatience des clients au moment de payer ne se porte plus sur les caissières mais sur les maladroits.

Il y a de l’indignation dans ce livre. Une indignation sociale, de classe – Annie Ernaux montre le «rôle» de l’hypermarché «dans l’accommodation des individus à la faiblesse des revenus, dans le maintien de la résignation sociale». Mais il y a aussi une absence de préjugés qui lui permet d’observer l’importance de ce lieu de grand rassemblement humain. Un lieu de diversité très grande où se côtoient des gens de toutes sortes, un des rares lieux où Blancs, Noirs, émigrés, gens du lieu, vieux et jeunes, classes moyennes et populaires se rassemblent en une «communauté de désirs». Les courses sont quelque chose comme une grande cueillette hebdomadaire.

Annie Ernaux nous alerte sur l’importance qu’a, dans nos propres vies, le supermarché. Sur le temps qu’on y passe, la façon dont on le traverse, sur qui on y croise. Ce faisant, elle l’inscrit non seulement en littérature, mais aussi dans notre mémoire collective, imaginant déjà une «mélancolie des courses du samedi à l’Hyper U» qui tenaillera, peut-être, les enfants d’aujourd’hui devenus grands, lorsqu’auront disparu, dévorés peut-être par le Net et les drive-in, les vastes hypermarchés.

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Emile Zola

«Au Bonheur des Dames», chap. IV

«Une houle compacte de têtes roulait sous les galeries, s’élargissant en fleuve débordé au milieu du hall. Toute une bataille du négoce montait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes […], la machine surchauffée menait la danse des clientes et leur tirait l’argent de la chair»