Le luxe, dans son acception la plus intime, cachée, est un voyage métaphorique où l'exception est assumée comme un mode de vie. Au cours de ce voyage, les objets acquièrent une patine apaisante. Le luxe ne se réduit plus à l'acte de «possession», mais devient plutôt «nécessité du superflu», ainsi que l'illustre La Fable des abeilles du philosophe néerlandais Bernard Mandeville (1670-1733).

Cette fable raconte l'histoire d'une ruche où les abeilles, riches et industrieuses, vivent dans l'opulence, à l'image des hommes, ont les mêmes professions, les mêmes institutions et sont motivées par les mêmes passions. Quelques insectes pourtant demandent à Jupiter de changer cet état de fait afin de promouvoir un état plus moral grâce à des «lois suprêmes». Lesdites lois, cependant, une fois instaurées, vont entraîner la décadence totale de la ruche... La morale paradoxale de cette histoire est que le luxe est nécessaire pour le bien d'une nation, qu'il est tout sauf gaspillage, mollesse ou luxure, qu'il est intrinsèquement lié à la nature de l'être. Il recèle l'idée de créativité et d'innovation, par opposition à la satisfaction du besoin immédiat qui s'épuise à peine concrétisé. Comme l'a écrit Voltaire dans Le Mondain, «le superflu, chose très nécessaire», puisqu'il est l'essence même de notre création. Qu'était donc l'Eden, sinon l'expression la plus parfaite de l'abondance des choses délicieuses?

Aujourd'hui, le luxe est devenu un argument de vente massif, constellé de mythes, de contes et de légendes, qui sont censés en préserver l'«aura». Des histoires qui, hélas, exaltent les stigmates de l'ostentation, du coûteux, en négligeant ce qui est la quintessence du vrai luxe: son invisibilité.

Le mot magique pour accéder à cet univers: l'unicité. La discerner, la faire sienne, semble être le moyen d'accéder à ce luxe ou au moins de le définir.

Où est le «véritable» luxe, celui que Coco Chanel définissait non comme le contraire de la misère, mais comme l'opposé de la vulgarité? Il se niche dans l'élégance personnalisée; non dans le prêt-à-porter de luxe millésimé, ni même dans le «nouveau», mais dans le démodé d'hier, celui que l'on fabrique toujours dans ces ateliers historiques, réinterprété pour celui qui va le porter avec l'ajout de détails infimes et imperceptibles. Une élégance silencieuse, invisible, avec des codes secrets indiscernables.

Le luxe est le temps d'attente, considéré comme privilège, puisque dans l'attente le désir prend des allures de rêve. Sans oublier la prise de conscience que de nombreux artisans passeront des heures et des jours pour réaliser l'unique modèle de chemise, de veste, de cravate, de parapluie, de manteau... Des heures et des jours aussi pour rembourrer les sièges d'une voiture de prestige, comme le fait Connolly en Angleterre, qui va jusqu'à créer sur mesure des couleurs s'inspirant jusqu'aux nuances d'un pétale de fleur; pour tapisser le sol du véhicule d'un tapis de pure laine réalisé par Wilton Carpet à Londres ou pour recouvrir l'intérieur d'une marqueterie précieuse, réalisée dans l'atelier de Brambilla en Italie.

L'unique et l'invisible sont les signes de la véritable élégance. Cachés dans un mouchoir de l'Irish Linen Company, dans le travail d'une cravate à sept plis, à l'intérieur d'un bomber jacket de Loro Piana, dans un manteau de Brioni, dans les bottines de Zilli, où de luxueuses fourrures de vison ou de zibeline rasée y seront «humiliées» car dissimulées à l'intérieur, destinées à être piétinées. Tout aussi imperceptibles: les boutonnières ouvertes des manches. Plus escamotée: la construction de l'épaule d'une veste sur mesure de Brioni, de Smalto ou de Cifonelli. Plus près du corps: une chemise sur mesure de Charvet en coton Sea Island, véritable deuxième peau. Plus visible: les doublures des vestes Zilli où, chaque saison, 20 motifs imprimés en soie-foulard sont proposés aux clients, telle l'étiquette d'un grand cru.

De fait, dans ces pièces uniques, l'étiquette est appliquée à l'intérieur, à côté des initiales ou des armoiries du propriétaire, marquant ainsi physiquement la propriété et différenciant l'objet d'une manière incomparable.

L'unique, c'est un vécu, c'est l'histoire qu'un objet porte en lui, suscitant le désir de possession précisément pour ce qu'il recèle.

Mais il arrive aussi que, comme un accident, ce luxe-là ressorte parfois du visible. En portant les mocassins Lupo de Berluti, dont les semelles sont gravées des pattes d'un loup, on laisse sur le sol les empreintes du fauve. Ce n'est qu'une fois leur possesseur parti, dans le vide de l'absence, que s'exprime justement la marque d'une différence. Ou bien sommes-nous entré par mégarde dans l'univers de la métamorphose...

La passion du détail essentiel, mais exprimé avec une telle retenue qu'il n'en est plus visible, est si prenante qu'elle va se nicher jusqu'aux contenants de la garde-robe. Comme par exemple à l'intérieur des armoires ou des commodes réalisées par Romeo Sozzi pour Promemoria. Pour habiller l'extérieur de ses créations, cet artisan choisit des bois précieux, tels que le morado, le palissandre, l'ébène ou le chêne «brossé» à la poudre d'or. Mais c'est à l'intérieur du meuble que la surprise est éclatante: foisonnement de lin irlandais, revêtement de cuir, tapisserie de papier peint à la main dans le plus ancien atelier du Japon ou placage à la feuille d'or. Le meilleur, le plus précieux reste tapi dans l'ombre, attendant le moment de sa mise en lumière.

La notion de luxe enveloppe trop de réalités, mais celui qui l'apprécie et qui en connaît les arcanes n'en dévoile généralement pas les secrets. Sachant qu'il lui sera difficile de faire admettre que, loin des excès, le luxe «pour soi» a une raison d'être et se justifie par la rigueur qu'il exige de la part des artisans qui lui sont dédiés, par le travail hautement qualifié, nécessaire à l'accomplissement deces quasi-œuvres d'art. Il en taira ses subtilités pour en savourer seul - mais avec quel délice! - sa délicate grammaire des sens.

Dans les temps à venir, le luxe suprême ne sera probablement pas de s'offrir un voyage dans l'espace, mais peut-être un lieu nu de tout ornement, où l'on pourrait enfin avoir le temps de reconstruire mentalement le paradis terrestre, cet Eden des origines, là où tout n'était qu'«ordre et beauté, luxe, calme et volupté»...