Après le psy, la philothérapie?

• La philosophie sort de l'université pour aider à mieux vivre et s'orienter.• La Suisse alémanique compte déjà une vingtaine de cabinets de consultation philosophique. • Mais la philo reste impuissante à guérir les maladies psychiques.

«Peux-tu me dire, Socrate, si la vertu s'enseigne?» Cette question ouvre le Ménon, un discours écrit par Platon 380 ans avant Jésus-Christ. Elle pourrait être posée aujourd'hui dans l'un des cabinets de consultation philosophique qui fleurissent un peu partout aux Etats-Unis, en Europe et en Suisse. Le dialogue, l'analyse critique et la sagesse des Anciens y font office de pharmacopée. S'il est un marché qui ne connaît pas la crise, c'est assurément celui de l'âme. Depuis quelques années, la philosophie est sortie de la sphère académique, happée par l'intérêt croissant du grand public pour cette discipline. Cet engouement se nourrit de l'espoir que la philosophie ait des vertus thérapeutiques et puisse apporter des réponses aux problèmes existentiels, comme une échappée belle vers le bonheur.

Le succès en librairie d'auteurs comme André Comte-Sponville, Michel Onfray ou Luc Ferry - sans parler des innombrables méthodes pour construire sa vie - témoigne lui aussi d'un changement de registre dans la philosophie. Elle n'est plus seulement une matière d'étude et de spéculation, mais implique aujourd'hui une dimension plus existentielle. Elle renoue ainsi avec certains courants de pensée de l'Antiquité, comme le stoïcisme ou l'épicurisme, pour lesquels la philosophie était avant tout un art de vivre. Sous la forme de cafés-philo, d'ateliers, de stages, de magazines, de séminaires en entreprise, de consultations privées, de mantras inscrits dans un coin de son agenda, la philo est descendue dans la rue.

Cette visée pratique de la philosophie a donné naissance à un nouveau métier et à un nouveau terme, celui de philosophe «praticien», exerçant son activité dans des cabinets ou des cliniques. Le premier a été ouvert en Allemagne en 1981, par Gerd Achenbach, qui reçoit alors son premier «invité», comme il le nomme, une personne souhaitant engager un dialogue philosophique sur un thème ou un problème le préoccupant. Les Etats-Unis, toujours avides de conseils spirituels, feront ensuite prospérer cette activité, notamment grâce à Lou Marinoff, auteur de Plus de Platon, moins de Prozac. Il existe différentes écoles, différentes manières de procéder dans l'entretien philosophique. Oscar Brenifier, docteur en philosophie et praticien en France, utilise pour sa part «les principes socratiques, c'est-à-dire un questionnement sans relâche avec l'interlocuteur.» Plutôt que de résoudre, il s'agit d'identifier, de reformuler, de clarifier les questions sous-jacentes de l'interlocuteur, et de déjouer les préjugés du raisonnement. «A la différence de la psychanalyse, je ne rentre pas dans le narratif ou le régressif», insiste Oscar Brenifier. Le cadre de l'entretien, le type de demande et d'attente brouillent parfois les limites entre la psychothérapie et la philosophie.

Detlef Staude, président de l'Association suisse des philosophes praticiens, qui compte 26 membres, principalement en Suisse alémanique, souligne que ses patients viennent à lui avec des raisons très précises, souvent d'ordre éthique ou liées à leur vie privée. «Parfois, certains viennent aussi parce qu'ils n'ont absolument personne à qui parler. Mais si je sens qu'ils ne sont pas aptes à mener une discussion d'ordre philosophique, alors je les oriente plutôt vers un thérapeute», poursuit-il.

Pour l'immense majorité des praticiens, les limites de leur discipline sont très claires: la philosophie est impuissante à guérir les maladies psychiques, et ce n'est surtout pas son rôle. Elle se distingue de la psychothérapie à la fois dans ses objectifs et dans les moyens qu'elle se donne pour y parvenir. «La philosophie rappelle à ceux qui souffrent qu'ils ne sont pas seuls, que leur mal est lié au fait d'être humain, tandis que la psychanalyse leur dit qu'ils sont seuls à souffrir de la souffrance qui est la leur», résume le philosophe français Charles Pépin. L'entretien philosophique ne se joue pas sur le terrain du ressenti, mais sur celui de la raison et de la pensée critique. En cela, il renvoie à la question du réel plutôt qu'à soi. Oscar Brenifier demande notamment à ses interlocuteurs de formuler des arguments à l'encontre de leur propre hypothèse pour «penser l'impensable». «Bien souvent, les philosophes recherchent moins le repos des sereins que la vitalité salutaire de l'intranquillité», rappelle Charles Pépin.

Le conseil philosophique occupe un espace bien distinct de la psychothérapie, du coaching ou des pratiques de développement personnel. Mais la relative jeunesse de ce métier, la faiblesse des structures actuelles pour former ses intervenants et réglementer ses pratiques permet à des gens parfois peu compétents de vouloir prendre leur part de gâteau dans ce marché florissant du bonheur. «Nous sommes en train de mettre sur pied en Suisse une formation et des examens pour garantir un niveau de compétence», affirme Detlef Staude. Pour l'instant, l'association dont il est le président s'assure que ses membres aient une solide formation philosophique. En Europe, certaines universités disposent déjà de Masters en pratique philosophique. C'est le cas au Danemark, en Espagne et en Italie, selon un récent rapport de l'Unesco intitulé La philosophie, une école de la liberté. Pour Patrice Guex, chef du Département de psychiatrie au CHUV, il n'y a pas d'incompatibilité entre sa profession et les consultations philosophiques: «Les philosophes font attention à ne pas se substituer à la démarche thérapeutique. L'engouement pour la philosophie révèle un besoin de donner du sens, la science ne pouvant pas répondre à tout. Les psychiatres, comme les philosophes, doivent avoir à l'esprit la modestie de leur outil.»

Philosopher pour vivre mieux, oui, mais pas pour guérir. Les professionnels semblent être attentifs à ce risque de malentendu, peut-être parfois plus que les candidats au développement personnel. «Honnêtement, je me suis tourné vers la philosophie pour mieux vivre, pour sauver ma peau», confie le philosophe suisse Alexandre Jollien. Mais il met en garde contre une certaine vision consumériste de cette discipline: «Certains philosophes parlent de la paix de l'âme alors on se dit, tiens, pourquoi pas essayer pour aller mieux. Selon les sceptiques, on ne peut parvenir au bonheur qu'à partir du moment où l'on cesse de le rechercher. Si on pratique la philosophie pour elle-même, on se dépouille peu à peu de nos attentes. Mais si on va vers elle comme vers un distributeur automatique de réponses existentielles, nos désirs continueront à nous aliéner.»

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