Les employés de Lehman Brothers le surnommaient «le gorille». Pour se moquer de sa démarche lorsqu'il traversait la salle des marchés, mais aussi pour souligner sa puissance.

Aujourd'hui, Dick Fuld est le patron d'une banque en faillite. Lorsque l'homme qui avait consacré sa vie à sa banque - il n'avait jamais travaillé ailleurs - s'est adressé à ses troupes après un silence d'une semaine, c'était par un e-mail envoyé de son bureau du 32e étage. Il commençait par «Chers collègues». La rumeur court qu'un salarié serait parvenu à lui mettre son poing dans la figure. Pensée désirée ou réalité, ils sont des milliers à souhaiter ardemment que l'anecdote soit authentique.

La liste des aristocrates déchus de Wall Street s'allonge de jour en jour. Les puissants d'hier y sont montrés du doigt comme les «cochons» dont la cupidité a fini par ruiner tout le monde, les leurs et la moitié de la planète finance, sauf eux.

Les médias et les blogueurs décortiquent patiemment les rapports annuels des grands groupes financiers. Personne n'y aurait prêté attention il y a six mois, mais aujourd'hui, ce qu'ils découvrent donne la nausée.

Angelo Mozillo, par exemple, qui a tenté de vendre 10 millions d'actions de sa banque, Countrywide, au prix de 28 dollars, ce deux semaines avant l'effondrement du marché. Le gendarme boursier est intervenu et a réduit sa plus-value à 110 millions de dollars. Qu'à cela ne tienne. Six mois plus tard, le patron touchait un deuxième jackpot en signant sa démission - 58 millions de dollars de compensation de départ - en jetant sa société au bord de l'implosion dans les bras de Bank of America.

Ou Stanley O'Neal, l'ancien PDG de Merrill Lynch parti avec son enveloppe de 161 millions de dollars. Ou encore Martin Sullivan, qui n'aura tenu la barre de l'assureur AIG que pendant deux semestres, mais les pires de son histoire. Comme Dick Fuld, il avait fait toute sa carrière dans l'entreprise, depuis son premier jour d'apprentissage de caissier à l'âge de 17 ans. Cela ne l'a pas empêché de filer en pleine débâcle avec ses 48 millions de dollars de bonus.

Personne ne veut être associé à ces noms-là. Ni les nouveaux ennemis, à l'image de l'économiste libéral Ken Rogoff qui en appelait hier à une plus grande régulation des salaires, ni les anciens amis, piliers du parti républicain tétanisés par le scandale politique.

Prenez Carly Fiorina. Pendant des mois, l'ex-patronne de Hewlett-Packard était montée au front pour soutenir la campagne de John McCain, réputé nul en économie. Elle figurait, dit-on, sur la liste de ses colistières potentielles. Depuis une semaine, la PDG en retraite a disparu des écrans.

Lors d'une interview sur un plateau de NBC, la présentatrice avait demandé à John McCain si Carly Fiorina n'était pas «exactement le genre de personnes au centre du problème», faisant allusion au parachute doré de 42 millions de dollars qu'elle avait touché à son départ, après avoir licencié 20000personnes. Le candidat a botté en touche, soulignant qu'il n'était pas au courant des détails de la rémunération de Carly Fiorina.