Dans leurs yeux, la Neva coule. Elle est printanière, elle disperse les tristesses, elle bleuit les pensées. Ce jour d'été à Paris, Olga Eliseeva et Alexander Gusarov vous regardent avec bienveillance et détachement, calés dans un fauteuil à la Michel Strogoff. Elle respire une bohème plantureuse; lui, une déprime de vieil adolescent. Dans un moment, ces deux enfants de Saint-Pétersbourg prendront le train sur la scène du Théâtre du Rond-Point. Sur ces planches où se sont illustrés les plus grands – Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud jadis –, ils joueront une traversée ferroviaire foutraque à leur façon, c'est-à-dire romantique jusqu'au coma éthylique, joliment surréaliste aussi. Ils ne seront pas seuls, non. Autour d'eux, leurs sœurs et frère de frasques, Marina Makhaeva, Kasyan Ryvkin, Elena Sadkova et Yulia Sergeeva. A six, ils composent l'humanité de Semianyki Express, leur deuxième spectacle seulement en douze ans – à l'affiche du Théâtre de Carouge, du 15 au 20 septembre.

Les membres du Teatr Semianyki ont un truc qui les rend désirables partout en Europe depuis 2003, cette année où ils décident de mettre en commun leurs insolences. A quoi tient leur âme? A de grosses lunettes noires d'abord. A des perruques foldingues aussi. A un bonheur de déborder, de faux culs en nez de cirque. Mais aussi à des poussées de mélancolie qui vous font monter les larmes d'un coup. Tout ça, vous le savez depuis l'hiver 2013, au Théâtre de Carouge déjà. Ils y débarquaient en famille volcanique. Alexander Gusarov y incarnait un père tourneboulé, sonné par la énième grossesse de son épouse – Olga Eliseeva, justement, impérieuse comme une tsarine dans un Kremlin ivre. Il fallait les voir, harcelés par quatre enfants tempétueux; le suivre lui surtout, prêt à tout pour fuir ce phalanstère. La pièce s'appelle Semianyki – «famille» en russe. Elle contient toutes leurs histoires, leurs espoirs, leurs grandes frousses, tout un bazar qui finit par composer une sociologie aussi inquiétante que drôle de l'être russe. Elle constitue leur acte de naissance comme troupe. Leur capital aussi: ils la jouent pendant dix ans.

Mais aujourd'hui, ils ont décidé de pousser la plaisanterie plus loin, toujours inséparables, malgré les coups de sang des uns, les bouffées de spleen des autres. Ecoutez Olga Eliseeva et Alexander Gusarov, dans leur fauteuil à la Strogoff, deux heures avant d'entrer en scène. Elle: «Ce qui fait que nous sommes toujours ensemble, techniciens et acteurs, comme au premier jour? C'est comme les étoiles du ciel. Nous nous sommes rencontrés à l'école du Théâtre Licedei au début des années 2000. Nous avions comme modèle Charlie Chaplin, nous nous entendions et nous nous sommes lancés.» Et puis encore, la malice au coin de la bouche: «Dans la troupe, il n'y a pas de leader. Le fonctionnement est démocratique. Les artistes sont bien payés, les techniciens, non…» Lui: «Quand nous répétons, nous commençons toujours par nous engueuler, puis nous faisons la paix. A l'origine d'un personnage, il y a un thème que nous nous donnons. On enchaîne ensuite les études, à partir de l'observation d'une personne dans la rue, d'un dessin, d'un souvenir d'enfant.»

C'est ainsi qu'Alexander Gusarov est devenu le barman de Semianyki Express, «mais plus que ça, le symbole du mâle»; et Olga Eliseeva une femme fatale, «le symbole de l'érotisme», pouffe-t-elle. Mais pourquoi le train, pour ce deuxième opus? Là, il ne faut pas s'attendre à une exégèse pontifiante. La réponse coule comme la vodka dans un gosier russe: «Parce que c'est une métaphore de la vie… On ne sait pas où elle va.»

Sur scène, la métaphore se présente ainsi. Dressée sur les planches, une porte orpheline grince, hors de tout – c'est la porte des mille et une nuits blanches qui attendent le spectateur. Un chef de gare au képi magistral s'en saisit à pleines mains pour la faire danser avec lui. «Tournicoti, tournicoton», nous voici embarqués, le manège sera enchanté; la locomotive «tchoutchoute» comme il se doit, dans une orgie de vapeurs. Mais voilà que le chef de gare tombe au pied de la scène, qu'il choisit une spectatrice dans les rangs et qu'il l'invite dans son pullman, histoire de se faire photographier avec elle. Le train s'emballe, les saynètes aussi, plus mielleuses qu'acides, plus tendres que déchirantes. Voyez Alexander Gusarov devant son bar; des eaux montent d'on ne sait quel rêve; des poissons-clowns passent; il leur sert à boire. Voyez-le encore, il s'est métamorphosé en aviateur, moustachu et casqué comme au temps d'Antoine de Saint-Exupéry et de Jean Mermoz quand l'Aéropostale était un héroïsme. Il flirte avec une élégante à capeline. Les deux étourneaux hument une rose jaune, tandis que des violons sirotent leur symphonie. Tout cela, on le voit à travers un hublot. Le trait est charmeur; l'imagerie croquante; la nostalgie sirupeuse, presque trop.

Mais Olga, Alexander, dites-nous, peut-on rire de tout dans la Russie de Poutine? «Seulement si c'est marrant.» Même des sujets religieux? Lui, alors: «Pourquoi froisser les gens qui croient? Plusieurs d'entre nous sont croyants dans la troupe, ils refuseraient qu'on cède à ce genre de provocation.» A 15 ans, Olga ne voulait qu'une chose, de toute son âme, de tout son corps, regarder son petit copain dans les yeux et l'embrasser. «Vous voyez quelque chose de mieux que cela?» Depuis, elle s'est mariée, elle a eu deux enfants, elle a divorcé, mais pas déchanté. Dans les cinq ans qui viennent, elle voudrait encore deux enfants. Semianyki Express est à son image, plein de bons sentiments, pas tout à fait dupe néanmoins. Les Semianyki sont des as du cœur.