Les poussifs pourparlers de paix sur la Syrie, qui se tiennent à Genève, avaient déjà tout traversé. Mais les attentats de Bruxelles – revendiqués par l’organisation de l’État islamique (Daech) et, peut-être, commandités de Raqqa, la «capitale» de Daech en Syrie – sont-ils de nature à tout chambouler une fois de plus? La présence, mercredi à Genève, de Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne qui avait fondu en larmes la veille à Bruxelles, semblait démontrer la volonté d’établir un lien fort entre Genève et la capitale belge. «Il n’y a aucune excuse, expliquait Federica Mogherini. Nous devons accélérer notre travail commun pour amener la paix en Syrie afin de pouvoir concentrer nos forces contre Daech. Nous le devons aux Syriens, mais aussi aux Européens.»

La veille, déjà, l’envoyé spécial de l’ONU Staffan de Mistura se plaçait sur le même registre: «La tragédie à Bruxelles nous rappelle que nous n’avons pas de temps à perdre. Nous devons éteindre l’incendie de la guerre en Syrie.» Il précisait: «Pour combattre le terrorisme, la meilleure formule c’est de trouver une solution pour une transition politique en Syrie.» Les attentats de Bruxelles, dans l’esprit du médiateur de l’ONU, doivent servir à souligner le fait que «nous avons tous un intérêt commun à combattre le terrorisme», insistait-il mercredi.

Voilà pour l’évidence. Mais restent ensuite les contingences. Aux Etats-Unis, les attentats de Bruxelles ont bel et bien été perçus comme un rappel de l’urgence à s’en prendre directement aux racines syro-irakiennes de Daech. Simple hasard? Le Département d’État américain n’en finissait plus de détailler ses succès militaires récents, assurant par exemple que, en une semaine, les avions américains venaient de détruire… 223 cibles de l’État islamique.

Cette ardeur américaine sonne comme une volonté de l’administration Obama de rassurer les Européens sur l’efficacité des opérations qu’elle mène au Moyen-Orient. Et elle pourrait avoir des conséquences politiques alors que le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, est actuellement à Moscou, où il doit rencontrer ce jeudi Vladimir Poutine. Officiellement, il s’agit pour les Américains de sonder le chef du Kremlin sur sa vision d’une «transition politique» en Syrie. Plus clairement dit: à quel point la Russie est-elle prête à faire pression sur son protégé syrien pour que Bachar el-Assad se résigne à abandonner le pouvoir?

Mais les attentats de Bruxelles ont un peu brouillé le jeu. Désormais, les Etats-Unis insistent aussi sur la nécessité d’évoquer avec les Russes «le danger que représente l’État islamique pour la sécurité internationale». Alors que Moscou – tout comme le président Bachar el-Assad – a constamment réduit la guerre syrienne à un combat du régime de Damas contre le «terrorisme», la Russie joue donc, une fois de plus, sur du velours.

Ces derniers jours déjà, avant même les attentats de Bruxelles, Moscou semblait hausser le ton à ce propos. La Russie menaçait en effet de prendre des «mesures unilatérales» contre les groupes qui ne respectent pas le cessez-le-feu sur le terrain. Une manière, sans doute, de vouloir associer encore davantage les Américains à sa propre grille de lecture. «Ce problème a été réglé à Genève. La question est résolue», assure-t-on de source américaine, en mettant ces menaces russes, qui émanaient du Ministère de la Défense, sur le compte d’un… dysfonctionnement «bureaucratique» entre le Kremlin et les militaires russes. Ce malentendu écarté, les Américains insistent sur le caractère «positif» des discussions qui règnent à tous les niveaux entre Russes et Américains.

Ira-t-on jusqu’à la création d’une coalition commune américano-russe chargée de combattre le terrorisme, comme l’appellent de leurs vœux les responsables du Kremlin? Pour l’instant, les Américains s’emploient surtout à présenter l’opposition syrienne présente à Genève comme particulièrement modérée, prête au dialogue et apportant sur la table des propositions constructives.

De son côté, la délégation gouvernementale syrienne semble avoir plus de mal à présenter un visage avenant. Lors d’une interview à l’AFP, le chef de cette délégation, Bashar al-Jaafari, s’en prenait avec véhémence à toute velléité d'«intervention étrangère», y compris de la part de son grand allié russe. Sans rien céder à Genève, la délégation a repris le chemin de Damas, alors que les négociations doivent reprendre au Palais des Nations en avril. Le premier round a été, sans conteste, emporté par l’opposition. Mais ce n’est jusqu’ici, tout au plus, qu’une victoire symbolique.