En décembre, Radhouane Nouicer partait de Genève pour se rendre en vacances en Tunisie. Il venait de quitter son poste de directeur régional (Moyen-Orient, Afrique du Nord) du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Happé par la révolution tunisienne, il s’est vu propulser au poste de secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires étrangères de Tunisie. De passage à Genève pour le Conseil des droits de l’homme, il commente les difficultés de la transition et les réformes à venir.

Le Temps: Ces derniers jours, Tunis a été le théâtre de violents heurts. Sous la pression de la rue, Mohammed Ghannouchi et cinq autres ministres ont démissionné. La phase de transition n’est pas facile.

Radhouane Nouicer: La démocratie ne s’apprend pas en quelques jours. A Tunis, le week-end dernier, nous avons pu voir des forces occultes à l’œuvre qui tentent de freiner la démocratisation du pays. Certains sont venus aux manifestations avec des pierres. Des véhicules saisis contenaient aussi de grandes quantités d’argent liquide.

– Y a-t-il un risque de retour en arrière?

Non, la révolution tunisienne, car c’est bien d’une révolution qu’il s’agit, est irréversible. Pour une raison simple. Elle a été déclenchée par un mouvement populaire spontané, sans une quelconque interférence politique tant intérieure qu’extérieure et sans idéologie. Elle est irréversible parce que les Tunisiens ont souffert plus que d’autres peuples de l’absence totale de liberté d’expression, parce que la corruption et le népotisme ici ont atteint des proportions inimaginables, parce que la mauvaise gouvernance a trop longtemps duré et parce que la jeunesse est désœuvrée. La révolution est aussi irréversible, car les Tunisiens ont montré que, quel que soient le despote et l’appareil sécuritaire dont il dispose, aucun autocrate n’est invincible. En matière de corruption, comment expliquer que le président déchu Ben Ali cachait 8 millions d’euros et 2,5 millions de dollars dans sa chambre à coucher? A ce propos, le gel par la Suisse des avoirs du clan Ben Ali a été grandement apprécié en Tunisie.

– Le niveau de vie a été un facteur déclencheur.

– Au plan économique, le pays recense 500 000 chômeurs, dont 150 000 jeunes diplômés universitaires. La jeunesse est habitée par le désespoir. Deux cent mille familles vivent en dessous du seuil de pauvreté. Si l’on y ajoute une accumulation d’injustices, l’héritage de l’époque Ben Ali est lourd. Mais la Tunisie a des atouts. Elle a une jeunesse dynamique, une armée qui a démontré au cours des événements qu’elle était très républicaine et légaliste et enfin une classe moyenne assez solide.

– Quelles ont été jusqu’ici les principales difficultés de la transition?

– Après le départ du président Ben Ali, il a fallu prendre des décisions immédiates pour que l’Etat ne s’effondre pas. Certaines mesures ont aussi été nécessaires: amnistie générale, séparation entre les partis politiques et l’Etat, adhésion de la Tunisie à plusieurs conventions internationales. Les droits de l’homme, par exemple, ont longtemps été un énorme tabou. Il a désormais sauté.

– Comment réorganiser la vie politique dans la perspective d’élections?

– Il est inutile de lancer le processus électoral maintenant sans modifier l’organisation politique du pays. Plusieurs réformes sont sur la table: réforme relative aux partis politiques, réforme du code électoral et du code de la presse. Le principal problème politique a été l’omnipotence du Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali [ndlr: qui compterait 2,6 millions d’adhérents] jusqu’ici. Il y a désormais un vide considérable sur la scène politique tunisienne. Mais les choses changent. Vingt-cinq partis viennent d’être autorisés et 15 sont en passe de le devenir. Mais aucun n’émerge pour l’instant. C’est pourquoi il est important de laisser aux Tunisiens le temps de découvrir ces partis. Nous espérons un rapide retour au calme. Car des élections transparentes et libres se déroulant dans la gabegie ne seraient pas judicieuses. Un nouveau gouvernement devrait être présenté ce vendredi ainsi qu’une feuille de route pour créer une Assemblée constituante et organiser les élections.

– Au niveau de la presse, tout a changé.

– On peut le dire. On est passé d’une presse totalement muselée et silencieuse à une presse déchaînée. C’est normal. Pour éviter toute mainmise du pouvoir sur la presse, nous avons fermé le fameux Ministère de l’information. Mais on songe à créer une commission indépendante nationale de l’information pour établir des normes éthiques relatives à la presse.

– La crise des réfugiés libyens vous inquiète-t-elle?

– C’est un fardeau supplémentaire. En huit jours, nous avons dû accueillir 100 000 réfugiés. A cet égard, la Suisse a été parmi les premiers pays à proposer son aide.

– Pour affronter l’avenir, la Tunisie est-elle un pays uni?

– Nous avons un vrai problème. Tout l’ouest du pays a été totalement marginalisé, contrairement à la zone côtière, très développée, et au centre, en voie de développement. Il est donc urgent de retrouver une homogénéité du territoire. Nous ne demandons pas la charité. Mais nous espérons que la confiance retrouvée et le retour de l’Etat de droit vont vite attirer des investisseurs étrangers.