Il le dit, le mobilier n’est décidément pas de son goût. On imagine René Jacobs plutôt dans un salon de la Renaissance à Gand, sa ville natale, ou dans un palais vénitien du XVIIe siècle. Le voici confiné dans une résidence aixoise. Il fait chaud, il demande un Coca light à sa femme – aussi vive qu’il semble, lui, posé –, s’assied à une table où trône une partition de Mozart soigneusement annotée. Silence de cloître. Les lettres d’or du Wunderkind disparu à 35 ans brillent d’un éclat spirituel sur la face de la partition. La Flûte enchantée est en route.

Cette Flûte, il l’a voulue sienne comme les autres opéras de Mozart. René Jacobs, grand chef venu du baroque, est l’homme des contrastes. Sa baguette acérée – saccadée parfois – fait flèche de tout bois. Il ne jure que par les cordes en boyau, les timbales en peau, les cors et trompettes naturels. Il fait partie de cette génération de chefs qui ont fait table rase avec leurs pères (Furtwängler, Karajan…) dans les années 70 et 80 pour relire les grands classiques à la lueur des instruments d’époque. Les sonorités sont plus ciselées, aiguisées. Plus graciles aussi. Les cuivres sonnent fabuleusement abrasifs. Et il se dégage une énergie roborative de ses enregistrements qui ont rendu à Mozart une seconde jeunesse.

«Je m’efforce d’oublier tout ce que j’ai entendu.» Tous les chefs d’orchestre venus du baroque vous le diront. Ils se comportent en écologistes, retournent au fondement des partitions, armés des éditions les plus à jour et de puissantes connaissances en musicologie. René Jacobs est un rhétoricien dans l’âme. Il a étudié la philologie, le grec et le latin avant d’embrasser la musique. Quand vous achetez un disque de René Jacobs, vous tombez sur des kilomètres de notice explicative où il pourfend les idées reçues et appuie son argumentation sur des renvois à des articles de musicologie.

L’une de ses marques de fabrique, c’est de bousculer les tempos en usage chez Mozart. Il fait vite ce que d’autres font lentement, lentement ce que d’autres font vite. «L’air du champagne dans Don Giovanni est toujours joué trop vite. On ne saisit plus ce que dit Don Giovanni, alors que la compréhension du texte est cruciale. Dans La Flûte aussi, il y a des tempi qui vont surprendre le public. Ce n’est pas pour choquer.»

Parce qu’il fut chanteur, René Jacobs a l’art de la respiration musicale. Quand il dirige, il n’a pas tout à fait les pieds sur terre: on le voit s’élever sur la pointe des phalanges, comme s’il sautillait. Son enfance, à Gand, fut bercée par le chant grégorien. Cure d’austérité? Il bénit le ciel. «Très tôt, je suis devenu petit chanteur de la cathédrale Saint-Bavon. C’était encore la belle époque où l’on chantait tous les dimanches le chant grégorien – une excellente école –, avant le Concile Vatican II qui n’a pas été une très bonne chose pour la musique…» Le garçon n’est pas soprano aigu, mais deuxième soprano dans le chœur. La voix muera de façon lente. D’une tessiture de mezzo-soprano, il passe à celle de ténor.

Ici, l’histoire se complique car bien qu’il soit ténor, René Jacobs explorera une autre facette de sa voix: celle de contre-ténor. Mais il lui faudra du temps avant de se découvrir. Un jour, il entend Alfred Deller, à peu près le seul contre-ténor en activité à l’époque, dans le Fairy Queen de Purcell à Gand. «J’ai tout de suite reconnu le registre de fausset, que je possédais dans ma voix, mais que mon professeur ténor ne voulait pas m’enseigner.» L’apprenti musicien développe alors une technique de voix très particulière. «Quand un homme imite une femme pour se moquer d’elle, le son est souvent dans le registre de fausset. Si on isole ce registre et on ajoute les harmoniques d’une voix bien placée, on arrive à chanter dans un registre proche du contralto féminin.»

René Jacobs entame donc sa carrière en contre-ténor. Il crée son ensemble, le Concerto Vocale, en 1977, explore la musique allemande de Schütz et Buxtehude, s’intéresse à l’opéra vénitien alors très peu connu. C’est lui, le premier – et sous l’influence de son aîné Alan Curtis – qui fera découvrir les opéras de Cavalli. Bientôt, il se met lui-même à diriger des opéras. Sa voix assez fluette et aigrelette ne suffira plus, et il se tourne alors définitivement vers l’opéra baroque.

On lui doit de superbes enregistrements d’opéra de Cavalli (La Calisto, Xerse…). «Ce sont des pièces qui ont beaucoup de potentiel pour le public moderne, car le tragique et le comique sont constamment mêlés.» Comme les castrats n’existent plus, René Jacobs s’entoure de contre-ténors et de femmes mezzo-sopranos acquis à une technique virtuose. Peu importe le sexe des chanteurs. «A l’époque, on aimait les voix hermaphrodites. On aimait un être sur scène qui chante des dieux et des héros parce que ce n’étaient pas des gens ordinaires.»

René Jacobs lui-même sort du lot. Amateur de bonne chère, il ne jure que par la cuisine moléculaire. Une forme d’avant-garde qui fait écho à ces opéras de Cavalli, Händel et Mozart qu’il souhaite faire rejaillir – malgré l’utopie – sous leurs traits premiers.

La Flûte enchantée au Festival d’Aix-en-Provence, du 25 au 31 juillet. Rens. www.festival-aix.com