En route pour les jeux (1)

Beach-volley: à Londres pour oublier… le brouillard

Lors de la dernière étape du World Tour, la paire helvétique Simone Kuhn et Nadine Zumkehr a connu l’échec prématuré. Elle n’en fait pas une maladie avant les Jeux

Elles se disent complémentaires. Pas de blague: elles le sont. Cela va jusque dans leur regard. Nadine Zumkehr, la plus petite des deux, accompagne chacun de ses mots d’immenses yeux sombres qui vous fixent. Le regard de Simone Kuhn n’hypnotise pas tant, plus distant. La première s’avance, pose ses coudes sur la table, joint ses mains, charismatique. La seconde reste profondément campée dans sa chaise, plus stoïque. «Je serais volontiers aussi rapide que Nadine sur le terrain», dit-elle de sa coéquipière, dont elle relève la bonne vision du jeu et l’attitude toujours positive. «Je serais volontiers aussi grande que Simone», rétorque dans un rire la Bernoise, qui admire la longévité, la force de travail de sa partenaire.

Ce jeudi, les voilà en pèlerinage à la Mecque du beach-volley. Klagenfurt, Autriche; ici se déroule l’étape la plus déjantée du Swatch World Tour. Le Stade central y est imposant – 8000 places. Les décibels qui déferlent des haut-parleurs résonnent à des kilomètres à la ronde; des chansons déchaînées, dignes de sorties tardives noyées dans les rires et l’ivresse. Des jets d’eau aspergent la foule échaudée malgré les bikinis (ou, peut-être, grâce à eux). Sauf le samedi qui suit. Une violente tempête balaiera la Carinthie; bourrasques, orages, trombes d’eau. Cela n’importe plus guère à la paire helvétique qui a déjà connu le brouillard d’entrée. Elimination prématurée. «Nous n’avons pas joué avec le rythme, la constance et la sérénité qui furent les nôtres lors des tournois de Gstaad et de Rome», analyse Simone Kuhn. La station bernoise les a vues se parer de bronze, le Colisée les a couvertes d’or; deux brillants tournois du Grand Chelem. Ici, à Klagenfurt, rien de tout ça; la déception les habite, mais ne les ronge pas. Le sport de compétition oblige aux échecs, indispensables remises en question. «La concentration se portera sur autre chose rapidement, et ce revers n’a pas changé le monde», constate Nadine Zumkehr.

Les deux femmes le promettent: l’escale autrichienne ne constituait pas leur répétition générale en vue des Jeux, dont la préparation s’est bâtie sur un spectre bien plus large. Leur absence au tournoi précédent, à Berlin, au profit d’une semaine d’entraînement intense en Suisse, sert aussi d’alibi à la contre-performance autrichienne. Il arrive que des retours à la compétition se révèlent funestes. Et puis, on leur fait remarquer que l’escrimeur Fabian Kauter, lui aussi présent à Londres, estime qu’il est impossible de surfer longuement au sommet de la vague; que quelques situations difficiles avant les JO ne sont pas prophéties à craindre. «On est tout à fait d’accord», sourit Nadine Zumkehr. Simone Kuhn acquiesce et se bidonne.

Il faut dire que les préliminaires des beach-volleyeuses ont plus globalement tutoyé une forme d’idéal. L’an 2011 leur avait indiqué un chemin «qui leur convenait». Elles l’ont donc décalqué sur 2012. Mêmes camps d’entraînement, mêmes sparring-partners. Blessures et microbes neutralisés, la paire a franchi un cap. Elle voit désormais Londres, où elle est arrivée hier; durant cinq ou six jours, elle y sentira le sable, le terrain, l’atmosphère, procédera aux ajustements consécutifs à la récente mésaventure.

Les deux Suissesses se sont déjà rendues dans la capitale du Royaume en février. «Nous y avons fait quelques repérages, raconte Nadine Zumkehr. J’ai trouvé ça bien, ça m’a aidée dans ma préparation mentale. Je n’ai jamais vécu de Jeux. Du coup, j’ai pu me faire des images claires des endroits, de l’hôtel, du village olympique, du terrain.» Simone Kuhn, elle, a déjà connu Athènes, en 2004, et Pékin, en 2008. Spontanément, les deux femmes en ont parlé. «Je lui ai raconté pas mal de choses, sourit la Lucernoise, mais à la fin, chaque athlète doit vivre ses propres Jeux. Je n’ai pas peur pour Nadine. Ces dernières années, elle a affronté plusieurs situations inédites avec brio.» Elle-même se refuse à comparer les expériences: «Les JO ont tous connu leur propre histoire. Ceux-ci auront également la leur.» Elle nourrit un espoir: celui de ne jouer qu’au deuxième jour du tournoi. «Cela me permettrait d’assister à la cérémonie d’ouverture. Ni à Athènes ni à Pékin, je n’en ai eu l’occasion. Ce serait un joli cadeau. Mais si ce n’est pas possible, alors nous ferons notre propre célébration, avec un bon repas, peut-être à la maison de la Suisse.»

En regard des autres concours, Nadine Zumkehr souligne un regret; celui de ne pas pouvoir exposer, lors de l’événement majeur, les partenaires qui les accompagnent tout au long de leur chemin. «Swatch est un sponsor chanceux, la montre est autorisée puisqu’elle fait partie de la tenue», rigole Simone Kuhn. Sur le terrain également, quelques adaptations seront nécessaires. Le tournoi olympique ne ressemble à aucun autre. «Nous sommes habituées à jouer plusieurs matches par jour, relève Nadine Zumkehr. Or, là, du moins au début, il n’y aura qu’un match tous les deux jours. Faisons attention de ne pas sortir de notre matrice, en voulant par exemple utiliser ce jour vide pour commencer à analyser des dizaines de séquences vidéo, ce qui n’est pas dans nos habitudes.»

Quatre ans de travail pour ça. Et dans quelques jours, tout sera fini; l’avenir appartiendra au passé, les Jeux de Londres auront vécu; on reviendra sur terre, tripes nouées, yeux embués, esprit illuminé. Pas de quoi pourtant déprimer à l’idée que tant de sueur versée soit si vite oubliée. «Réjouissons-nous d’y aller, exhorte Nadine Zumkehr. Quand ces JO seront finis, ils resteront gravés en nous, et d’autres belles choses nous attendront. Il ne faut pas se dire que si nous réalisons un mauvais tournoi, alors tout ça n’aura servi à rien. Parce que ce serait injuste et faux.» Simone Kuhn bloque la balle au bond: «On a atteint bien des objectifs intermédiaires. Il y a un an, on n’aurait pas songé à remporter un tournoi du Grand Chelem. Notre saison 2012 est bonne, les JO ne la noirciront pas. Nous allons les savourer, en tant qu’actrices mais aussi en tant que visiteuses.» Nadine Zumkehr assure à la Suisse qu’elle peut attendre du duo qu’il laisse son cœur sur le sable, un diplôme en vue. Au-delà du sport, il incarne une philosophie du quotidien. «Ce qui fait une bonne équipe, c’est le respect réciproque, lâche Nadine Zum­kehr. Je sais que je donnerai tout, je sais que Simone donnera tout. Chacune, nous n’avons pas à influencer l’autre. Nous avons des devoirs différents. Quelquefois c’est l’une qui tirera l’équipe, quelquefois c’est l’autre.» Pour Simone Kuhn, la plus importante qualité d’une paire de beach-volley se résume à l’«authenticité». Etre franc reste la meilleure manière de se faire comprendre. On l’apprend déjà dans les bacs à sable.

«Nous sommes habituées à jouer plusieurs matches par jour. Là, il n’y en aura qu’un tous les 2 jours»

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