Lorsque la lettre est arrivée à la rédaction, elle exhalait un parfum qui avait encore suffisamment de force pour évoquer celui qui l'avait envoyée. Au dos: un cachet de cire frappé d'un profil fermait le coin de l'enveloppe. On a reconnu la chevalière de son grand-père: une intaille ancienne. A l'intérieur, un mot écrit à la main, évidemment, d'une écriture toujours aussi indéchiffrable, mais familière. Il y a dix ans peut-être, sans doute, ce plaisir démodé nous aurait fait sourire. Mais aujourd'hui, cette lettre est passée de main en main, de nez à nez, et l'on peine à s'en départir. Elle symbolise tous ces gestes rituels qu'il a fallu accomplir, toutes ces attentions messagères de sentiments. On pense au temps que l'expéditeur nous a dédié. A une époque où l'on s'envoie des vœux par SMS, très justement baptisé Short Message Service, ce mot est un cadeau.

Revenus de l'attrait suscité par les nouvelles technologies, les défenseurs du manuscrit reprennent les armes. Non avec la vaine volonté de réintroduire l'écriture manuelle au quotidien - les innovations apportées par le numérique sont indéniablement nécessaires -, mais simplement pour valoriser les gestes de l'écrit et montrer comment cela favorise la séparation entre le public et le privé, le trivial et le reste...

Lorsque la plume à réservoir est apparue au début du XXe siècle, certains s'en sont méfiés. Le geste allant de l'encrier à la page permettait aux idées de prendre forme. La rapidité offerte par l'innovation du réservoir n'allait-elle pas engendrer des écrits irréfléchis? Un siècle plus tard, alors que l'on catapulte les mots sur un écran d'ordinateur, la question n'est plus vraiment de savoir si la plume va raccourcir le chemin de la pensée. «L'écriture manuscrite impose de perdre son regard ailleurs que sur un ordinateur, souligne Olivier Saillard, chargé de la programmation du Musée de la mode et du textile à Paris et grand collectionneur de mots. En suivant la mine d'un instrument d'écriture, l'imaginaire peut voyager. Ce qui n'est pas possible lorsque le regard reste fixé à un écran.» Cet amoureux de l'écrit invente, en marge de la semaine de la haute couture parisienne, de curieux défilés de mots, énoncés à la façon des «aboyeurs» du début du siècle passé ou cousus sur une évocation de patron, qui font renaître l'habit dans l'imaginaire du public. Des vêtements sans corps et sans étoffe, qui sont comme autant de poèmes miniatures.

Un supplément d'âme

La graphie transmet au lecteur plus encore que des mots: elle apporte au message un supplément d'âme en donnant à lire l'expression libre et unique de l'auteur. Et même si les vœux souhaités par téléphonie mobile encombreront une fois encore les réseaux aux douze coups de minuit le 1er janvier 2009, on ne saurait comparer quelques kilobits transmis électroniquement aux lignes manuscrites reçues par courrier. Comment exposer sur la cheminée ce patchwork de cartes de vœux si ces derniers ne parviennent plus que de façon virtuelle? Et comment croire à la sincérité des souhaits indifféremment envoyés à tout un répertoire?

Le support et la façon dont le message est noté importent autant que ce qu'il raconte. A l'heure où le temps semble être le bien le plus précieux, celui que l'on passe à choisir une carte (gravée à la main de préférence), une encre (parfumée, colorée), une enveloppe (doublée de papier de soie) que l'on fermera d'un cachet de cire, tout ce temps devient alors partie intégrante de l'attention que l'on porte à la personne qui recevra la missive, comme un cadeau, une madeleine de Proust à savourer tout au long de l'année...

Outre la valeur sentimentale des manuscrits intimes, d'autres deviennent de véritables œuvres d'art, s'arrachant aux enchères et s'exposant sur les murs des institutions culturelles. Au printemps dernier, la Fondation Bodmer organisait Lettres intimes, un accrochage de correspondances signées d'auteurs connus, tels que Vincent Van Gogh, le marquis de Sade, Edith Piaf, Louise de Vilmorin ou encore Elvis Presley. Agendée jusqu'au 15 juillet 2008, l'exposition fut prolongée d'un mois en raison de son succès.

Belles plumes

Conscients de ce regain d'intérêt pour le manuscrit, les fabricants d'instruments d'écriture proposent de leur côté des plumes toujours plus chères et précieuses, en les parant de perles de culture (Caran d'Ache), de diamants (Chopard), de bois précieux (Graf von Faber-Castell) ou en usant de techniques empruntées à d'autres artisanats de luxe, comme celles de l'ajourage (Montegrappa), de l'émaillage (Omas) ou encore de la gravure (Cartier). Les stylos, portemines ou plumes anciens connaissent également les faveurs des commissaires-priseurs. «Les modèles des années 20 et 30, les séries limitées Montblanc, les plumes japonaises Namiki peintes à la main et les pièces tressées en fils d'or de chez Waterman et Parker sont les objets les plus demandés», explique André Mora, expert en stylos mandaté par les différentes maisons. Mais les noms prestigieux et les matériaux précieux ne peuvent rivaliser avec l'Histoire. Mise à l'encan le 14 octobre dernier chez Christie's, une simple plume d'oie estimée entre 300 et 500 euros fut adjugée 14300 euros. Car la penne avait servi au dernier roi de France pour signer son abdication. C'est le mot manuscrit qui accompagne l'objet et qui faisait partie du lot qui l'atteste: «C'est avec cette plume que le Roi Louis Philippe 1er a signé l'acte d'abdication le 24 février 1848 aux Tuileries. Le garçon d'appartement de service: Félix Rebour l'a conservée. Signé F Rebour»