Au début du siècle passé, lorsque Walter Owen Bentley créa sa marque d'automobiles à Londres, un pilote de course lui fit la remarque qu'il construisait les camions les plus rapides du monde. Les Bentley étaient certes sportives et fiables, gagnant les 24 Heures du Mans à quatre reprises de 1927 à 1930, mais leur taille et leur poids invraisemblables, ainsi que leur apparence, ne leur permettaient pas, a priori, de faire partie du cercle très fermé des voitures de course.

Ce sont pourtant bien ces valeurs de vitesse et d'exclusivité, combinées aux frasques de riches Bentley Boys faisant la course avec le Train Bleu entre leur île et la Côte d'Azur, qui placèrent la marque sur le planisphère automobile. Epoque révolue, rendue désuète par la sécurité routière, le prix du carburant et le TGV. Mais que de beaux restes!

Depuis 1998, Volkswagen, nouveau propriétaire de la marque et de l'usine historique de Crewe, dans le Cheshire, s'attache à faire revivre ces valeurs grâce à une stratégie hautement efficace: il s'agit d'installer Bentley dans une véritable niche dorée, puisant dans le creuset fertile des amateurs de voitures très luxueuses et tout aussi performantes. Rien de moins. Pour plagier le slogan d'une marque de mocassins de cuir, c'est «plus de qualité dont vous n'aurez jamais besoin».

Vive la révolution!

Selon l'ingénieur moteurs Brian Gush, le groupe allemand s'est vite rendu compte que seule une révolution industrielle pouvait sauver la marque. Jusqu'en 1998, chaque Bentley était en effet entièrement construite à la main, dans un souci du détail tel que seules quelques centaines d'unités sortaient d'usine chaque année.

Révolution, il y eut, car la pérennité de la marque ne pouvait être assurée que par le développement d'un modèle entièrement nouveau et par le décuplement de la capacité de production. Depuis 2003 donc, les carrosseries de la gamme Continental avancent toutes seules, en serpentin et à raison de 18 minutes par station, sous le toit de halles qui ne virent auparavant que le travail d'artisans.

Mais la niche qu'a choisie le fabricant n'est pas comme les autres. Elle associe un style séculaire fait de matières précieuses à une technique ultramoderne. L'image est celle d'un salon cossu, capable de voyager à près de 300 km/h, où les seuls bruits sont ceux de l'échappement du moteur W12. Un son bien plus qu'un bruit.

Pour Brian Gush, les quelque 10000 clients annuels des coupés, des cabriolets et des limousines Continental sont tous des amateurs de belles mécaniques, mais, en choisissant une Bentley, ils veulent autant de luxe et de performances que leur 250000 francs le leur permettent, sans aucun des inconvénients techniques que l'on associe aux supercars.

Le charme discret de la technologie Audi

Comme ont commencé à le faire les grands groupes généralistes, concevant à partir d'une même base plusieurs modèles de marques différentes, Bentley fait largement usage de la boîte à outils de VW A.G. La pièce maîtresse des Continental est un moteur de 6 litres de cylindrée à 12 cylindres en W, où les pistons se trouvent en quinconce, sur deux bancs. Il s'agit d'un groupe Audi, particulièrement compact, qui autorise Bentley à offrir à ses voitures un avant particulièrement plongeant. Les ingénieurs anglais lui ont greffé deux turbocompresseurs, pour une puissance totale de 560 ch. La transmission intégrale et les essieux sont aussi allemands. Partout où cela ne se voit pas, et où cela a permis de gagner du temps en développement, la technique a été importée. Mais l'âme anglaise est cependant restée intacte, grâce au génie du dessin, dû au Belge Dirk Van Braeckle, et à l'habillage des habitacles qui ne renie en rien la tradition. En effet, en parallèle à la chaîne de montage des Continental, Bentley construit toujours les Arnage, les Brooklands et les Azure, vastes limousines, coupés et cabriolets classiques, de manière artisanale. Ce cousu main de cuirs, de bois ou d'aluminium représente la touche finale des Continental et le lien avec la famille des Arnage, beaucoup plus chères.

En 2007, Bentley a produit pour la première fois de son histoire plus de 10000 véhicules, dégageant un bénéfice record de 155 millions d'euros. Dix ans auparavant, la marque était moribonde.