Six caméras sur leurs bras articulés parfaitement silencieux, pilotées à distance et réparties autour de la scène de la Philharmonie. Un appareillage de captation acoustique dernier cri. Installée en régie, une équipe de techniciens rompus aux exigences du répertoire classique, qui réalisent en direct le découpage vidéo en s’appuyant sur la partition musicale afin de toujours cibler, parmi les musiciens de l’orchestre, lesquels sont au cœur de l’action.

De quoi parle-t-on? Du Digital Concert Hall des Berliner Philharmoniker, qui propose aux internautes du monde entier de se connecter sur la plate-forme pour suivre, en live, les performances de sir Simon Rattle et de ses troupes. Autant de concerts que l’on ne retrouve ni sur disques, ni sur DVD, et encore moins à la télévision. Et une offre unique en son genre, qui témoigne du dynamisme de l’un des plus vénérables orchestres de la planète.

La Philharmonie de Berlin dans votre salon, donc. A l’heure exacte où le public gagne la salle, et ce, une trentaine de fois par année. L’offre a quelque chose d’une promesse réalisée, un genre d’utopie technologique propre à l’expansion du Web.

Certains y voient une forme d’impérialisme culturel, une manière de dire: «Plutôt que d’aller au concert près de chez vous, restez devant votre écran pour suivre des artistes qui jouent à des centaines, des milliers de kilomètres.» Pour ma part, lorsque le projet était annoncé il y a trois ans, je me suis réjoui de l’incroyable outil de promotion de la musique classique qu’allait représenter le Digital Concert Hall.

En Europe, aux Etats-Unis et au Japon, cela va de soi. Mais également dans d’autres régions du monde où Mozart et Beethoven sont profondément ancrés dans l’imaginaire populaire. En Chine par exemple, où le piano est pratiquement devenu un sport national (entre 20 et 40 millions de passionnés du clavier). Ou au Venezuela, dont le système d’éducation musical, le Sistema, prend en charge 250’000 enfants, la plupart issus des milieux défavorisés.

Maintenant les chiffres. Sur Facebook, les Berliner Philharmoniker comptent près de 260’000 fans. Leur Digital Concert Hall, lui, a péniblement accumulé 6000 abonnements annuels. Leur prix? 150 euros. Soit, approximativement, le salaire mensuel d’un travailleur chinois ou vénézuélien.

Le Web rêvé devait être celui qui parviendrait à faire rimer globalisation avec démocratisation. Dans le cas du Digital Concert Hall, on assiste plutôt à l’extension des clivages sociaux liés à la musique classique vers les horizons immatériels du Net.