L'avocate et médiatrice genevoise Birgit Sambeth Glasner, ancienne juge suppléante au Tribunal tutélaire, représente régulièrement des enfants en justice en tant que curatrice et conseille des victimes d'abus. Entretien.

Le Temps: Avez-vous été surprise par l'acceptation de l'initiative déposée par la Marche blanche?

Birgit Sambeth Glasner: Oui et non. Il est toujours étonnant de constater que les réserves exprimées par des spécialistes de tous bords, qui n'étaient en rien contre la défense des victimes, aient reçu aussi peu d'écho. En même temps, sur une problématique aussi émotionnelle, où chacun projette ses propres angoisses de parent, il n'est pas surprenant de constater qu'une majorité de la population pense qu'il faut une plus grande latitude d'action et de réaction face aux actes de pédophilie.

- Plus fondamentalement, ce vote traduit-il l'attente toujours plus grande placée en la justice et en sa fonction réparatrice?

- Certainement. Il y a une attente placée tant dans le rôle répressif de la justice que dans un rôle réparateur qu'elle ne peut remplir à elle seule. La croyance selon laquelle un jugement condamnatoire va entraîner une reconnaissance publique de l'abus et soulager ainsi la victime est très forte.

D'expérience, je peux vous assurer que c'est souvent un leurre. La procédure pénale est généralement très victimisante malgré toutes les règles mises en place pour limiter le nombre d'auditions ou de confrontations. Même en cas de condamnation de l'auteur, un procès peut rester une expérience traumatisante, surtout dans les affaires familiales. Envoyer un proche en prison n'est jamais chose aisée, surtout lorsque ce dernier a passé aux aveux et exprimé des regrets.

- Quels sont les points positifs que vous voyez à ce résultat?

- Ce vote montre avec une grande intensité que les actes pédophiles sont considérés comme quelque chose d'inacceptable. Après un discours longtemps fluctuant, c'est une bonne chose. Cette évolution permettra aussi aux victimes de ne plus agir dans l'urgence comme c'est parfois le cas dans le système actuel. Et peut-être de chercher d'autres solutions.

A l'inverse, on peut craindre aussi de voir certaines personnes repousser leur décision de saisir la justice et vivre toute leur vie dans ce statut de victime. La pression pour agir dans un temps limité peut s'avérer utile dans ces cas où l'hésitation est grande. Sans oublier toute la problématique des preuves qui s'effacent avec le temps et laissent place au doute qui, par principe, doit profiter à l'accusé.

- Vous évoquez d'autres solutions possibles pour obtenir réparation. La médiation par exemple?

- J'ai moi-même vécu deux situations où la médiation a permis de résoudre des cas compliqués. La première concernait une famille africaine. La fille mineure disait avoir été abusée par son père. Elle avait été rejetée par tous ses proches, qui dépendaient de cet homme pour leur subsistance. Autour d'une table, le père a pu reconnaître les abus et nous avons réfléchi à la mise en place de garde-fous avec le reste de la famille. Dans le second cas, il s'agissait d'une femme adulte qui avait subi des abus de la part du compagnon de sa mère. Les faits étaient proches de la prescription. L'homme en question a reconnu les actes. Tout le processus de la justice réparatrice a pu être mis en place. La victime a elle-même choisi de recevoir comme signe d'indemnisation de la part de son abuseur un objet qu'elle pouvait exposer dans son salon afin de le voir tous les jours. Cette femme, particulièrement désespérée lorsqu'elle est venue me trouver, va beaucoup mieux. Elle m'a d'ailleurs écrit pour dire qu'elle avait retrouvé une vie personnelle stable et qu'elle a eu des enfants.

- Comme avocate des victimes, allez-vous désormais changer votre manière de travailler?

- Il faudra essayer d'en tirer le meilleur et être très clair par rapport aux chimères et autres attentes démesurées nées de cette initiative. Les victimes ne devront pas croire que parce qu'elles déposent plainte tardivement, elles seront mieux entendues ou davantage soutenues par une «cohorte» de proches ou de personnes abusées. La pédophilie appartiendra toujours à la catégorie des crimes cachés. En tant qu'avocate, je tenterai aussi de veiller à ce que l'imprescriptibilité ne conduise pas les victimes à ne rien entreprendre dans des temps raisonnables. Tout en leur demandant de réfléchir à ce qu'elles veulent vraiment. Il s'agit pour chaque cas de déterminer si la justice est la meilleure voie ou si des solutions alternatives peuvent être envisagées. En fait, l'imprescriptibilité permettra peut-être d'ouvrir la porte à une véritable réflexion sur l'assistance aux victimes.