mondial 2010

Blaise Nkufo, le combattant

A 35 ans, le joueur suisse d’origine congolaise va disputer sa première et dernière Coupe du monde. Les portes de l’équipe nationale lui sont longtemps restées fermées, ce qui ne l’a pas empêché de briller à l’étranger. Sa carrière est un combat fait de heurts et de délivrances

Blaise Nkufo, tout un poème. Une formidable anomalie. A 35 ans, l’attaquant de l’équipe de Suisse va découvrir les saveurs d’une Coupe du monde – la première jamais organisée sur le continent noir. Le Congolais d’origine, s’il ne s’attache guère aux symboles, ne saurait rester insensible à l’événement: «Le lieu où ça va se jouer ne représente pas une motivation supplémentaire pour moi. C’est un Mondial comme un autre. Cela dit, le destin a voulu que je puisse rejouer en équipe de Suisse et participer à une Coupe du monde en Afrique du Sud. C’est un pays qui a une histoire, et l’histoire m’intéresse», nous déclarait-il au printemps 2009. «Ce pays a aussi un passé douloureux, et il y a toujours de gros problèmes. Comme la discrimination, qui a pour conséquence le fait qu’une race doive davantage souffrir qu’une autre. Mais l’être humain a la capacité de laisser ses mauvaises expériences derrière lui et d’en faire naître quelque chose de nouveau, de bon.»

Blaise Nkufo, toute une histoire. Un combat fait de heurts et de délivrances. Né à Kinshasa le 25 mai 1975, il quitte le pays à 7 ans – il n’y est jamais retourné depuis –, en compagnie d’une grande sœur. Direction Lausanne, où leur père est réfugié politique. Dès les premières parties de rigolade dans le quartier de la Bourdonnette, il se sent l’âme d’un Helvète – il recevra son passeport à 20 ans, «avec une immense fierté».

Magnifique exemple d’intégration? C’est plus compliqué. «Je ne parlerais pas d’une enfance heureuse», déclarera-t-il en septembre 2007 dans la Tribune de Genève. «Je dirais l’enfance normale d’un jeune immigré appelé à grandir. […] Il y a des choses qu’on peut pardonner, d’autres qu’on peut essayer de comprendre.» Voile de pudeur sur les conflits familiaux, les regards des uns et les railleries des autres. «Ma couleur de peau… On en fait le constat assez jeune. A travers des insultes ou des mots. Mais aussi avec tous les non-dits que cela suppose. Et cela, cette différence, s’impose avec clarté. Après, on peut réagir brutalement face à l’injustice, ou avec philosophie.»

Lui choisira la seconde option. Et s’embarque dans l’aventure avec quelques vérités dans sa besace, comme: «Mon éducation m’a appris à compter sur mes propres forces avant tout.» Ou encore: «C’est dur quand on croit que c’est facile.» Parallèlement à sa vie d’homme, Blaise Nkufo entame un passionnant parcours de footballeur. Les observateurs disent le plus grand bien de lui, mais il ne confirme pas toujours sur le terrain. Lassé de traîner sa frustration dans les différents clubs de la région lausannoise, il file au Qatar à l’âge de 20 ans. Personne ne comprend son choix. Il l’explique très simplement: «Quand je suis arrivé au Lausanne-Sports, je n’ai pas reçu ma chance et j’ai été poussé à Echallens en 1re ligue. Ça a été une période difficile, je n’allais plus à l’école. Après, j’ai eu la possibilité d’être transféré là-bas. J’ai beaucoup profité de cette expérience à Al-Arabi. Et quand je suis rentré, j’ai pu me faire une place chez les professionnels.»

Le train paraît lancé. D’ailleurs Grasshopper, alors le club le plus puissant du pays, casse sa tirelire pour acquérir l’attaquant. «C’était l’un des plus gros transferts de Suisse et il portait ce poids sur lui», se souvient Alexandre Comisetti, qui l’a fréquenté au gymnase à Lausanne, puis en tant que coéquipier à GC. Sorti de son cocon vaudois, attendu comme un leader offensif, Blaise Nkufo se heurte à un nouveau cadre.

Dans le vestiaire comme dans la ville de Zurich, jamais l’intégration ne se fera. «Au début, il s’est montré très ouvert avec nous, puis il s’est renfermé, il a perdu confiance», poursuit l’ancien international. «C’est sûr qu’il détonnait par rapport aux autres, c’est quelqu’un de très cérébral. Des gens qui changent de livre de philosophie toutes les semaines, il n’y en a pas beaucoup dans le football, ni dans les autres milieux d’ailleurs. Il est à la fois attirant et secret. C’est quelqu’un de très chaleureux, mais il crée une certaine distance. Ce n’est pas le genre à faire le meneur en soirée, mais il est ouvert au partage. Je le respecte beaucoup.»

Ce ne fut sans doute pas toujours le cas de tout le monde. Souvent interpellé sur sa couleur de peau, parfois victime d’insultes, il a clairement du mal avec un milieu qui a tendance à sacrifier l’individu au nom du sacro-saint esprit d’équipe. Il voit des ennemis un peu partout, et peut-être y en a-t-il. Tout cela ne l’empêche pas de fêter une première sélection en équipe de Suisse, sur l’appel du sélectionneur Enzo Trossero, le 2 septembre 2000 contre la Russie (0-1). Il compte aujourd’hui 30 capes pour 7 buts marqués. Mais ce chapitre-là s’est avéré particulièrement épineux.

L’histoire s’arrête de façon abrupte en août 2002, alors que le Vaudois évolue avec Mainz 05 en Allemagne. Dans le groupe helvétique qui s’en va défier l’Autriche en match amical, il ne sera pas titularisé par Köbi Kuhn. Il le vit mal; si mal qu’il vide son sac: «Un Noir doit montrer deux fois plus qu’un Blanc», assure-t-il aux journalistes présents. «Il y a des injustices qui ne peuvent pas être passées sous silence.» Il ne sera plus convoqué pendant cinq ans. Rappelé à sa grande surprise pour faire le nombre avant l’Euro 2008, il décide de rempiler après mûre réflexion. Mais il manquera le tournoi sur une blessure dont certains n’ont pas exclu qu’elle ait été d’ordre diplomatique.

Bref, Blaise Nkufo et l’équipe de Suisse, ça a longtemps ressemblé à un rendez-vous manqué. «Mon caractère et ma personnalité se sont développés durant ces années», expliqua-t-il un jour à la Mittelland Zeitung. «Je suis devenu plus mature, je vois la vie et le monde sous une autre perspective.» Entre-temps, après plusieurs saisons d’errance, l’homme s’est trouvé un nid: Enschede, riante cité de 160 000 âmes dans l’est des Pays-Bas. Là, il fonde une famille et bâtit des certitudes. Devenu ­capitaine de l’équipe, puis meilleur buteur de l’histoire du club, il finira par soulever, en mai dernier, le trophée de champion hollandais. Juste retour des choses avant de rejoindre, cet été, les Seattle Sounders dans la Major Soccer League américaine – sa femme et ses deux filles sont déjà installées à Vancouver, à 230 kilomètres de là.

Mais avant cela, il y a une Coupe du monde à disputer en Afrique du Sud. La consécration, le rêve? «Pour moi, ce n’est pas un rêve. C’est la réalité.» Une réalité rendue possible par Ottmar ­Hitzfeld, qui succéda à Köbi Kuhn à l’été 2008. Blaise Nkufo est ­souvent resté un mystère aux yeux des autres. L’Allemand, en psychologue hors pair, a trouvé la clé. Elle se résume en trois mots: humanité, respect, confiance. ­Enfin. «Le nouvel entraîneur a simplement voulu chercher à comprendre pourquoi ça ne fonctionnait pas en équipe de Suisse avec un joueur titulaire à l’étranger», explique l’intéressé.

Auteur de quatre buts capitaux lors de la campagne qualificative pour le Mondial 2010, le voilà propulsé sous les feux de la rampe: «Moi, je n’ai pas changé. Je reste le même, parce qu’il faut toujours porter chaussure à son pied», raconte-t-il à ceux qui l’interrogent quant à son changement de statut. «Après, c’est sûr, le fait de marquer des buts, ça change le regard des autres.»

Longtemps catholique, désormais athée, Blaise Nkufo a toujours cru en lui. «Il a fallu qu’il digère beaucoup de choses, il s’est endurci à force de devoir franchir des montagnes», commente Alexandre Comisetti. Aujour­d’hui, il se reconnaît enfin dans cette équipe de Suisse «où tout le monde est humble, prêt à travailler et mouiller le maillot».

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