Il y a des interprètes qui sont des compagnons de vie. Ils vous donnent des rendez-vous; vous allez voir, ils se bonifient avec le temps et vous font croire que vous aussi. Les Genevois Valentin Rossier et Marie Druc sont de cette tribu. Ils se distinguent, mais pas pour les mêmes raisons: le premier swingue dans les bordures; la seconde maîtrise l'éperon, elle s'emballe quand il faut. Cet été pourrait être le leur, encore une fois. En ce jour où le soleil tape, où le ciel gronde, où Genève se prend pour un hammam, ils vous attendent au Théâtre de l'Orangerie. Dans l'air, quelque chose de lourd et d'excitant, l'azur ici, sur les hauteurs du parc La Grange; l'acier là-bas, au-dessus du lac où file un vapeur. On se croirait chez Tennessee Williams.

Ça tombe bien, on y est, chez Tennessee. Marie Druc vous accueille, robe bleue de course d'école, taille d'alouette. Puis c'est Valentin Rossier qui déboule, barbe bourrue, mine de panda, farouche et doux à la fois. Ils ne ressemblent pas aux monstres qu'ils sont parfois en scène. Et pourtant. Vous les avez vus se blesser dans Qui a peur de Virginia Woolf?, cette pièce hachoir de l'auteur américain Edward Albee. C'était en 2011, à l'Orangerie. Vous les avez admirés dans La Seconde Surprise de l'amour, lui en amoureux contrarié, elle en veuve chaloupante, l'un et l'autre emportés par le courant de Marivaux. C'était l'an passé, ici même encore, dans cette maison en verre cernée par des palmiers nains, que Valentin Rossier dirige depuis 2012.

Si vous êtes là, c'est qu'ils ont décidé de remettre ça. Leur trafic amoureux, ils le poursuivent dans Un tramway nommé désir, cette pièce qui d'un marcel a fait un fétiche. Rappelez-vous Brando filmé en 1951 par Elia Kazan, sa façon d'élargir l'écran, sa fureur contenue de prolo dans l'appartement minuscule qu'il partage avec son épouse Stella, ses yeux qui sont des lames quand ils déshabillent Blanche, sa belle-sœur tombée comme une perle dans une boîte de conserve. Valentin incarne Stanley Kowalski, Marie est Blanche, l'aristocrate, cette porcelaine fissurée. La Genevoise Zoé Reverdin l'a rêvée ainsi. Cette dernière a Tennessee Williams dans la tête, c'est ce qu'elle dit, elle cosigne la mise en scène – avec Valentin Rossier.

De Valentin et de Marie, on veut connaître le secret d'un désaccord parfait. Sur les planches, ils s'ébouillantent parfois; ils se font du mal; ils nous font du bien. On les croirait amants à la ville. Mais ils ne le sont que sous les feux de la fiction. De cette entente, ils vous parlent à voix basse, dans les coulisses de l'Orangerie, comme d'une chose bizarre qui irait de soi. On forme un demi-cercle autour d'une table. De la scène monte parfois la voix de Louis Armstrong; la vapeur bleue d'un club de La Nouvelle-Orléans. D'où ça vient, cette complicité? Ils ne le savent plus très bien. Ce qu'ils savent en revanche, c'est pourquoi ils travaillent ensemble. Elle a ces mots quand elle parle de lui: «Comme acteur et metteur en scène, il allie l'intelligence, la distance et l'instinct, ce qui est rare. Il ressent les choses, le rythme d'un mouvement, d'une phrase, le grain d'une lumière.» Il a ces mots quand il parle d'elle: «J'aime travailler par couche, apporter chaque jour une idée qu'on garde au bout du compte ou pas. Marie digère la proposition et son jeu en apparaît transformé le lendemain. Sa voix change, c'est un révélateur, tout passe par la voix au théâtre, c'est ce qui le distingue du cinéma.»

On écoute un instant Zoé Reverdin, cette ex-danseuse que le théâtre aspire. «Valentin, c'est l'anti-Brando, il n'a pas son physique, mais il a un humour, une forme de détachement. Marie, elle, est toujours sur la tranche, elle est rapide, précise, stupéfiante à vrai dire.» Pourquoi s'entendent-ils si bien? «Parce qu'on travaille l'un et l'autre sur la fatigue, explique Valentin Rossier. De nouvelles idées jaillissent quand nous sommes à bout de souffle.» Les personnages s'infiltrent ainsi, à tâtons, dans la peau des interprètes. «Je me balade avec Blanche, dit Marie Druc. Quand mes enfants me réclament à la maison, elle s'en va. Puis elle revient. Il y a toujours un truc de moi dans un rôle, le texte est un révélateur.» Valentin Rossier, lui, formule les choses ainsi: «Les moments où je suis le plus juste, c'est quand je suis absent, quand surgit quelque chose qui n'a pas été prémédité. Il faut oublier ce qu'on a voulu faire pour jouer.»

Le jeu est parfois une forme de somnambulisme. «On côtoie la psychanalyse, poursuit le comédien. Le théâtre passe par la sueur, les larmes. Je pense à des choses horribles pour me mettre dans l'état d'émotivité de Stanley. C'est une manière de m'extraire du quotidien. Mais je ne m'enlise pas là-dedans, parce que sinon, ça deviendrait impudique. Je cherche l'humour de la situation. Les plus grands interprètes sont pudiques.»

Marie Druc et Valentin Rossier. Ils parlent métier, de l'importance de la juste distance entre deux partenaires d'où tout découle, des Dents de la mer de Spielberg qui a donné à Valentin l'envie d'être acteur. Parfois elle rit: c'est un feu de lavande. Tout près d'eux, une échelle métallique grimpe, raide, vers la soupente du théâtre. Une belette y a élu domicile, paraît-il. Votre Blanche, Marie, comment la voyez-vous? «Elle est à fleur de vie, sincère. Elle se bat avec le passé et ses rêves. Elle ment pour tenir, elle se raconte des histoires pour ne pas se perdre.»

Et vous, Valentin, comment échapper à Brando? «J'interprète Kowalski, pas Brando. Kowalski est un conservateur, machiste, instinctif, soupçonneux, direct, dangereux, vraiment amoureux de son épouse Stella – jouée par l'excellente Anna Pieri. Je me sens plus proche de Kowalski que du Chevalier que je jouais dans La Seconde Surprise de l'amour de Marivaux. Le Chevalier n'avait qu'un défaut: l'orgueil. Kowalski les a tous.»

Tennessee Williams a 36 ans au moment où Elia Kazan crée la pièce - en 1947, quatre ans avant le film. Il dit: «Blanche, c'est moi… On est tous les deux hystériques…» Mais aussi: «J'ai du Stanley en moi.» Il pleut sur l'Orangerie, pluie brève et chaude. Dans les coulisses, le chant de Louis Armstrong encore, ce vieil ange bien luné: un tramway passe.