Carte postale

Le blues sud-africain

«Je ne regarderai pas le match des Bafana mardi, lance George Simela. Je ne veux pas mourir de stress!» Comme la plupart de ses compatriotes, Simela s’est réveillé hier matin avec la gueule de bois, après la défaite de l’équipe sud-africaine, qui a encaissé trois goals de l’Uruguay. Simela gère un bar-restaurant à Randburg. «On est tous très déçus. On ne pourra plus jamais célébrer comme avant la date du 16 juin.» Le 16 juin 1976, date du début de la révolte de Soweto contre le régime d’apartheid, est un jour férié en Afrique du Sud.

En terrasse, un Blanc et un Noir discutent: un ballon de foot noir et or, en perles, est posé sur la table. Le premier est un ingénieur de 38 ans, le second, un vendeur de rue de 39 ans. A part l’âge, ils n’avaient rien en commun jusqu’au mois dernier. «Je buvais ici un café avec ma petite amie quand j’ai repéré une superbe antilope en perles sur le trottoir. J’ai eu une idée: pourquoi ne pas faire des ballons de foot et des Zakumi (la mascotte de la Coupe du monde)?» Hilton a ouvert son carnet d’adresses, décroché des commandes et avancé 5000 euros au vendeur de l’antilope, Joy Nyamukapa. Cet ancien ouvrier zimbabwéen emploie maintenant 15 personnes à Johannesburg et autant dans son pays. «On vend les ballons 25 euros et cela marche bien», explique Hilton, qui ne fait lui-même aucun bénéfice. «Je fais cela pour l’aider. Et plus, on va peut-être s’associer pour ouvrir une boutique. Mais je crains que la défaite des Bafana ne ruine notre projet.»

Si leur équipe est éliminée, les Sud-Africains suivront le Mondial avec moins d’enthousiasme et risquent, une fois de plus, de se diviser. Harry Rosen portera son choix sur une équipe européenne. En survêtement de sport et bonnet aux couleurs des Bafana, ce retraité de 76 ans est… entraîneur de vélo en salle. «Les Noirs soutiendront une équipe africaine et, sinon, le Brésil!» prédit Nubisa Tolomi, une jolie Noire de 20 ans, qui travaille dans une agence de publicité. Son collègue, Mandla, a été tellement déçu qu’il n’a pas regardé la fin de la rencontre. «Avant le match, il y avait un vacarme indescriptible dans mon township, à cause des vuvuzelas. Et puis, après le premier goal marqué par l’Uruguay, on n’a plus entendu un seul bruit et, à chaque goal encaissé, le silence devenait plus déprimant.»