La crise financière marquera la fin d’une ère, celle des folles rémunérations des grands patrons. Bailleurs de fonds, voire sauveurs de maints géants bancaires, les Etats préparent un très net durcissement des règles. Les salaires et les bonus excessifs, compris comme l’une des causes de l’effondrement des banques, sont devenus intolérables à une opinion publique choquée par les sommes énormes requises pour sauver le système financier.

Certaines idées sont entrées en vigueur, d’autres en sont encore au stade des discussions. L’offensive n’est pas limitée à certains pays. Menée par les plus hautes autorités de régulation financière, elle est mondiale.

La décision française d’interdire jusqu’en 2010 les stock-options auprès des entreprises aidées par l’Etat a été spectaculaire. Mais le décret annoncé le 30 mars, juste avant le G20, par le premier ministre François Fillon, n’a pas été la première salve de cet assaut.

Dix jours plus tôt aux Etats-Unis, la Chambre des représentants votait une loi qui aurait été impensable quelques mois plus tôt: imposer au taux de 90% les revenus de plus de 250 000 dollars des dirigeants de sociétés ayant reçu plus de 5 milliards de dollars d’aide de l’Etat. Ce texte, qui n’est pas encore passé devant le Sénat, a été établi en réaction à l’octroi pour 156 millions de dollars de bonus aux dirigeants d’American International Group (AIG), le numéro un mondial de l’assurance qui ne doit sa survie qu’au soutien déterminé de l’Etat fédéral américain et de la Fed pour quelque 170 milliards de dollars.

Plutôt que d’intervenir par une démarche autoritaire, les Pays-Bas ont choisi la concertation. Conclue le 1er avril, une convention établie entre les dirigeants des grandes sociétés et l’Etat restreint de manière draconienne l’allocation des parts variables des rémunérations. En échange de cette sévère limitation, les grands patrons échappent à une intervention étatique.

Les rémunérations seront mieux encadrées en Suisse aussi. En fonction depuis janvier seulement, le nouveau directeur de la Finma (Autorité de surveillance des marchés financiers), Patrick Raaflaub, annonce la couleur. «Personnellement, je pense qu’il n’est pas normal qu’un trader gagne plus en une année qu’un employé spécialisé pendant toute une vie», a-t-il déclaré à Sonntag début avril.

La Finma a imposé à UBS en novembre dernier une règle innovante en matière de distribution des parts variables: la répartition sur plusieurs années assortie d’un système de bonus-malus indexé sur la marche des affaires de la grande banque. Saluée par les défenseurs des intérêts des actionnaires, cette règle se voit néanmoins critiquée car elle ne fixe pas de plafond salarial. La Finma n’en veut pas. «Nous devons laisser la liberté aux actionnaires de fixer les rémunérations des dirigeants», a plaidé Patrick Raaflaub lors de la conférence de presse annuelle de son autorité le 31 mars à Berne. «Un salaire de banquier plafonné à la hauteur de celui d’un directeur de régie fédérale? Personne n’accepterait de prendre de telles responsabilités pour cela», enchérit Dimitri Djordjèvic, directeur de la société de recrutement Mercuri Urval à Nyon.

Toutefois, le système de distribution des rémunérations variables sur plusieurs années devrait faire des émules au plan international.

Le 2 avril dernier, dans la suite du sommet du G20, le Conseil de la stabilité financière (CSF, ancien Forum de la stabilité financière) publiait ses «Principes pour de saines pratiques de rémunération». Cet organe, qui réunit les autorités financières et monétaires de 12 pays, dont la Suisse, est chargé d’établir un cadre réglementaire commun à la finance internationale.

Son projet va plus loin que celui de la Finma. «La rémunération d’un employé doit prendre en compte les risques qu’il fait prendre à son entreprise. La rémunération doit prendre en compte les risques possibles ainsi que ceux qui sont déjà réalisés», écrit le document.

Autrement dit, un salarié ne doit être rémunéré qu’en fonction de ce qu’il a effectivement fait gagner à son employeur. Un directeur général de banque ou un trader en salle de marchés ne peut recevoir la part variable de son salaire que lorsque son entreprise a une vision claire de ce qu’il lui a fait gagner. Si une décision entraîne des risques sur plusieurs années, la rémunération correspondante doit attendre le même temps. De même, la répartition entre la part en liquide et celle en actions doit être en ligne, elle aussi, avec la nature des risques pris. «Ce modèle reproduit celui de la rémunération de l’agent d’assurance, qui est responsable de la solidité de l’affaire qu’il apporte», se réjouit Dimitri Djordjèvic.

La solution du FSF a cependant ses limites. Elle exige un renforcement marqué des contrôles. «Les systèmes de mesure de la performance ne doivent pas être éliminés. Mais les instances dirigeantes doivent s’assurer que les contrôles sont effectués», écrit encore le Forum.

Une tâche qui se heurte à un autre obstacle: «Comment va-t-on définir les risques? La chaîne de titrisation des dettes immobilières, qui a précipité la crise, n’était-elle pas réputée sans risques il y a deux ans?» interroge Régis Künzli, directeur de Cepec, un consultant en gouvernement d’entreprise basé à Lausanne.

Pour ce spécialiste, la complexification des normes et le renforcement des contrôles va aboutir à une «bureaucratisation infernale» des grandes entreprises.