«A bout de course» made in France

Drame «La Belle Vie» de Jean Denizot relate la fin de cavale d’un père et d’un fils

Un film inspiré par un fait divers qui associe apprentissage et grands espaces

Le jeune cinéma français rue dans les brancards, et on ne peut que s’en réjouir. Devant les lourdeurs de l’industrie, de plus en plus nombreux sont ceux à s’engager dans des chemins de traverse vivifiants. Ainsi Jean Denizot, dont le premier opus La Belle Vie a été présenté l’an dernier à la Mostra de Venise. Avec son action située à la campagne et ses acteurs peu connus, ce film manque peut-être d’atouts commerciaux. Mais il s’inspire d’un fait divers intéressant (l’affaire Fortin, qui a défrayé la chronique en 2009), avec des modèles américains pour une fois remarquablement digérés.

L’affaire Fortin, c’est cette histoire d’un père qui avait soustrait ses deux fils à leur mère et qui avait vécu avec eux une cavale ayant duré onze ans. La Belle Vie en imagine la fin, lorsque les garçons, à respectivement 18 et 16 ans, commencent à rêver d’une autre vie. Le paternel, mû par son amour mais aussi par un refus radical de la modernité, est-il un bon ou un mauvais père? Le quitter équivaut-il à une trahison, surtout si c’est pour renouer avec une mère depuis longtemps embourgeoisée? Et de quel côté se trouve la «belle vie»?

On retrouve ici tous les thèmes d’un beau film de Sidney Lumet qui n’a fait que gagner en importance depuis sa sortie en 1988, A bout de course (Running on Empty): la fin des idéologies, le récit d’apprentissage, la transmission des valeurs. Plus largement, c’est tout un horizon américain qui paraît convoqué ici. Et si les paysages français offraient des possibilités de filmer à la façon de John Ford et de Raoul Walsh, de Terrence Malick et de Jeff Nichols?

D’entrée, La Belle Vie frappe par son écran large, avec une séquence dans le brouillard qui laissera bientôt place à des montagnes majestueuses. On est dans une haute vallée des Pyrénées où Yves (le grand acteur de théâtre Nicolas Bouchaud) vit dans la clandestinité avec ses fils Pierre (Jules Pélissier) et Sylvain (Zacharie Chasseriaud). Dix ans plus tôt, il les a soustraits à leur mère suite à une décision de justice en sa défaveur. Mais les garçons ont grandi et leur cavale sans fin les prive de leurs aspirations légitimes à décider de leur propre vie, sans compter d’une éducation et d’un confort «normaux».

Une nouvelle fois repérés à la suite d’une virée au village voisin, ils échappent de justesse à la police et Pierre choisit de partir de son côté. Un moment abrités par une amie-amante (l’intense Maya Sansa, de Buongiorno, notte), le père et son cadet se retrouvent bientôt sur une île de la Loire. C’est là que Sylvain rencontre la jolie Gilda (Solène Rigot, la révélation de Tonnerre et Puppylove), fille de parents divorcés qui passe là l’été avec son père (le Vaudois Jean-Philippe Ecoffey), sa belle-mère et un petit demi-frère. Peut-il prendre le risque de s’attacher à elle?

Le fait divers s’était joué dans le Sud-Ouest, mais le cinéaste (né à Sancerre en 1979) ne tarde pas à rapatrier l’histoire dans sa région. C’est ce transfert dans un Val de Loire filmé comme le Mississippi qui assoit l’originalité du film. A la dérive en barque, puis sur l’île, d’autres réminiscences s’imposent: Huckleberry Finn, La Nuit du chasseur ou La Rivière sans retour. L’hybridation fonctionne et le film y gagne une force poétique inhabituelle, entre rêves de liberté et dangers qui guettent.

L’essentiel est vécu à travers les tiraillements de Sylvain, adolescent solaire qui contraste avec son père hirsute au regard fou. Tandis que ce dernier se cache, figé dans sa position idéologique («ni prédateur ni exploité»), le fils piaffe de s’ouvrir aux autres. Le scénario se garde d’en énoncer trop, laissant parler les motifs visuels pour entretenir un véritable suspense. A l’occasion d’une magnifique séquence nocturne à Orléans, où vit la mère et où Sylvain retrouve son frère, on découvre ainsi des regrets déjà formateurs et un puissant désir de se rattraper.

Même si la photo (35 mm) paraît un peu trop lisse et la musique folk-country un peu appuyée, le lyrisme et la sincérité des émotions convoquées ne font pas de doute: Jean Denizot a l’étoffe d’un vrai cinéaste. Reste que sa position de «régional» est inconfortable: mollement soutenu par la critique parisienne qui compte, pourra-t-il confirmer ou disparaîtra-t-il comme tant d’autres avant lui (qui se souvient par exemple de Sébastien Jaudeau et de sa belle Part animale ?). A ceux qui se plaignent d’un cinéma français trop formaté, intellectuellement et commercialement, La Belle vie apporte pourtant un beau démenti.

VV La Belle Vie, de Jean Denizot (France, 2013), avec Zacharie Chasseriaud, Nicolas Bouchaud, Jules Pélissier, Solène Rigot, Maya Sansa, Jean-Philippe Ecoffey. 1h33.

A ceux qui se plaignent d’un cinéma français trop formaté, «La Belle Vie» apporte un démenti