Nick Clegg, vice-Premier ministre du Royaume-Uni de 2010 à 2015 et dirigeant des Démocrates libéraux  (Lib-Dem) jusqu'au 16 juillet 2015 a participé vendredi à un débat sur l’Europe, qui avait lieu au château de Coppet à l’invitation de Frederik Paulsen, Consul honoraire de la Fédération de Russie à Lausanne. Polyglotte, partisan du maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’Europe, Nick Clegg trouve ironique que David Cameron soit devenu le porte-parole du camp opposé au Brexit.

Le Temps: Personne ne peut assurer que le oui au maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne l’emportera lors du référendum du 23 juin prochain. La popularité des idées anti-européennes vous surprend-elle?

Nick Clegg: Je ne suis pas vraiment étonné car, depuis des années, ou plutôt des décades, les propos anti-européens ont été répété à l’envi par une partie des médias et même par certains hommes politiques. L’euro-scepticisme habite le débat de façon récurrente. Il y a malheureusement un effet cumulatif. Une partie de l’électorat prend désormais au sérieux ce qui n’était que provocations et postures rhétoriques. Parallèlement, à cause des difficultés traversées par l’Europe, il est devenu compliqué d’expliquer les vertus d’un club qui fait face à des défis économiques majeurs et à une crise migratoire. Je crois néanmoins qu’à la fin, quand sera venu le temps de voter, les Britanniques choisiront l’Europe.

- Qu’est ce qui a poussé le premier ministre David Cameron à se lancer dans un pari aussi risqué?

- Il faut tout d’abord rappeler qu’au Royaume-Uni, les référendums n’ont pas lieu souvent. Et chaque fois qu’on a eu recours à une consultation populaire, c’était parce que le monde politique ne parvenait pas à prendre seul une décision. En l’occurrence, le parti conservateur est profondément divisé sur la question de l’UE. Des luttes de pouvoir au sein du parti conservateur ont conduit à ce référendum du 23 juin. Ce n’était en aucun cas une demande populaire, mais juste une question de politique politicienne. Et cette dernière met désormais le Royaume-Uni devant un choix crucial et binaire pour son avenir.

- La semaine dernière, Barack Obama s’est immiscé dans la politique britannique, en plaidant pour le maintien dans l’UE. Cela a-t-il eu un impact?

- Il a tordu le cou à un non-sens constamment utilisé par les partisans du Brexit selon lequel le Royaume-Uni pourrait rester le partenaire privilégié des Etats-Unis même en tournant le dos à l’Europe. La vérité c’est qu’en quittant l’Europe, nous deviendrions comme les Norvégiens, les Islandais ou même les Suisses: obligés de suivre les directives européennes, sans avoir le pouvoir de décider. Ce qui revient à attendre devant un fax les décisions de Bruxelles. Il va sans dire qu’une grande économie comme celle du Royaume-Uni doit avoir son mot à dire. Il est indispensable que nous ayons une influence en Europe. Et, d’ailleurs, les Etats-Unis, qui sont un de nos partenaires privilégiés ont besoin de nous à l’intérieur de l’Europe. C’est ce qu’a martelé Barack Obama.

- On entend beaucoup les politiciens et les personnalités en faveur du Brexit, notamment le maire de Londres Boris Johnson. Où sont les voix favorables à l’UE?

- Les élections locales qui auront lieu le 5 mai prochain mobilisent les partis politiques. La campagne pour le référendum se fera deux étapes. La première qui durera jusqu’au scrutin local est une longue phase de préparation. La deuxième commencera ensuite et l’on y verra de plus en plus les pro-européens.

- Les partisans du Brexit jouent avec les peurs et notamment celle suscitée par l’afflux de migrants que l’Europe peine à gérer. Est-ce irrationnel?

- Le Brexit nous couterait très cher et nous isolerait. C’est rationnel et démontré. D’autre part, la sortie de l’UE ne nous permettra pas de mieux gérer la crise migratoire et cela ne résoudra pas le conflit syrien. Mais dans tous les cas, ce ne sont pas les pro-européen convaincus comme moi ou les eurosceptiques forcenés comme Nigel Farage qui vont décider, mais les gens entre deux, pour lesquels quitter l’Europe en’est pas une priorité. Il y a aussi un fort aspect générationnel, les jeunes qui ont toujours connu l’UE et qui voyagent facilement de l’autre côté de la Manche voteront contre le Brexit. En revanche, les générations plus vieilles nourrissent une nostalgie pour l’empire et craignent que notre souveraineté soit diluée dans l’UE ou même abandonnée au profit de Bruxelles.

- En cas de Brexit, pensez-vous que les Ecossais tenteront une nouvelle fois de gagner leur indépendance?

- Pourquoi ne le feraient-ils pas? Les Ecossais aiment l’Europe. Ils se sentent proches d’elle pour des arisons diverses. En cas de vote contre l’UE, les nationalistes écossais auraient du vent dans leurs voiles. Ils pourraient en profiter car l’euro-scepticisme des Anglais leur donnerait alors un nouvel argument pour gagner de nouvelles voix en faveur de l’indépendance. C’est pour cela que ce référendum a un double enjeu, la fin ou la poursuite de deux unions: Notre alliance avec l’UE et notre union nationale.

- Si vos compatriotes choisissent l’UE, la question sera-t-elle définitivement tranchée ou reviendra-t-elle à la manière d’un serpent de mer comme l’indépendance écossaise?

- Je pense qu’après le référendum, les Britanniques en auront assez de ce débat et voudront passer à autre chose. Il y aura toujours des radicaux ou des chroniqueurs pour agiter cette idée, ne serait-ce que pour provoquer. Je crains que cette fatigue nous détourne ensuite pour un temps des questions européennes. Cela serait regrettable, car il faudrait justement profiter du résultat positif pour peser davantage dans les réformes européennes.