Le génie Suisse

Le brillant réveil des créateurs suisses

La Suisse a appris à aimer ses créateurs et ceux-ci sont plus forts que jamais. Ils s’assument. Ils n’ont plus peur de passer les frontières, ils ne détestent plus leurs racines

Le brillant réveil des créateurs suisses

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Le 1er septembre 1979, ­baladins et troubadours avaient dressé un chapiteau sur la place de Bellerive à Lausanne, pour la Fête à la chanson romande. Sur le modèle de la Superfrancofête de Montréal, organisée en 1974 pour résister à l’envahisseur américain, tous les chanteurs de L’Auberson à Rougemont entonnaient le Y en a point comme nous sur l’air de L’Internationale .

Ce rendez-vous a marqué l’apogée de la chanson romande et le début de son irrésistible déclin. Eric Linder, dit Polar, n’a aucune envie de défendre une petite chapelle. «Se revendiquer de la chanson romande? Ça fait bien rigoler la France», soupire le chanteur genevois qui se sent Suisse en Suisse et Parisien à Paris. Il n’a jamais envisagé de faire partie d’une grande famille. Il revendique l’ouverture et la liberté.

L’artiste existe

Les temps changent. Les logiques obsidionales, les fantasmes d’exception culturelle et de réduit national sont invalidés. La Suisse s’est mise à exister, elle est sortie de son isolement, de ses complexes, de sa méfiance à l’encontre des artistes. Quand, en 1973, ­Jacques Chessex remporte le Prix Goncourt pour L’Ogre , André Paul dessine dans la Tribune le jury Goncourt récompensant un Pygmée pittoresque…

En 1964, l’Exposition nationale célèbre l’agriculture, l’industrie, l’armée. Les manifestations artistiques sont des cerises sur le gâteau du progrès. Le Livre de l’Expo (Payot/Hallwag, 1964) note: «S’il y a, dans ce pays, une élite qui se passionne pour tous les problèmes artistiques, on reconnaît généralement que le Suisse demeure peu ouvert aux manifestations culturelles et artistiques de qualité.» Chaque année, Paléo, entre autres, réfute cette assertion solennelle.

Hormis les documentaires de Henry Brandt et la machine de Tinguely, la place des artistes est quasi inexistante dans l’Expo de 64. L’Exposition de 2002 va dans le sens contraire. La barre est même confiée dans un premier temps à Pipilotti Rist.

Directeur artistique d’Expo.02, Martin Heller rappelle qu’il a voulu intégrer le travail esthétique aux arteplages. Pas question de «marquer des frontières, des ruptures ou des enclaves». Il s’agissait de susciter des transferts de situation. Ainsi, la majorité des visiteurs ignorait le nom de celui qui avait conçu une icône comme le Nuage.

Cette démarche consacre le génie de l’art et l’imprégnation culturelle de la société suisse. En cinquante ans, la position de l’artiste a connu une incroyable mutation, liée notamment à l’acceptation des subventions publiques. Tous les créateurs s’accordent pour dire que le soutien de Pro Helvetia est déterminant. La classe politique prend lentement conscience que la culture est un investissement à long terme.

Fondateur du Paléo et responsable des Events d’Expo.02, avant d’être syndic de Nyon, Daniel Rossellat rapporte que s’il demande à ses collègues politiques de citer un ministre de De Gaulle ou de Mitterrand, ils mentionnent le plus souvent Malraux ou Jack Lang, établissant inconsciemment la primauté de la culture.

Paris, nous voici!

Les artistes ont pris confiance en eux, dépassé une forme d’«humilité maladive» et appris à moins se détester. Ils se sont professionnalisés. Ils rayonnent. Zep écoule ses Titeuf par millions. Jean-Stéphane Bron explique la crise aux Américains dans Cleveland contre Wall Street . Carlos Leal, de Sens Unik, joue dans un James Bond . Les artistes contemporains, Fischli & Weiss, Roman Signer, John Armleder, sont des stars internationales.

Ouvert en 1985, le Centre culturel suisse de Paris se porte bien. Sa fréquentation augmente et Jean-Paul Felley ne ressent aucune forme de complexe culturel. Le codirecteur de cette antenne de Pro Helvetia rapporte que les domaines qui marchent le mieux sont l’art contemporain, l’architecture et le graphisme. Vient ensuite le théâtre, avec les nouvelles scènes animées par Massimo Furlan, ­Dorian Rossel ou François ­Gremaud. La chanson commence à «prendre gentiment», grâce au travail soutenu des agents. Le cinéma est plus difficile à diffuser. Quant à la littérature… «Pfou…» Les livres suisses sont une goutte d’eau dans le tsunami de la rentrée française.

Tandis que leurs pairs alémaniques prennent leurs aises à Berlin, les artistes romands entretiennent des rapports ambigus à l’égard de Paris. Auteur dramatique ( Obèse ) et scénariste ( Home ), Antoine Jaccoud estime que l’on s’est finalement affranchi du «syndrome de Bécassine en métropole. Autrefois, on revenait de Paris en exhibant fièrement un cornet de la Fnac et c’était comme si on tutoyait Sartre.»

Le comédien Frédéric Recrosio est monté à Paris et s’étonne de ceux qui le félicitent d’avoir pris ce risque – «alors que tu ne risques absolument rien, ni la foudre, ni la luxation du genou. Au pire, ça marche, tu as du succès.» Quant à Blaise Hofmann, il admet à contrecœur que Paris reste une capitale à prendre: «Pour quelques minutes sur France Culture, les auteurs romands n’hésitent pas à prendre le TGV. Et en leur for intérieur, malgré leur discours très humble, ils rêvent tous en secret d’être publiés à Paris. Il faut dire que les médias romands restent fascinés, à tort ou à raison, par tous les Suisses qui s’exportent.»

Le regard des autres

Micha Schiwow, qui dirige Swiss Films, l’organe de promotion du cinéma, nuance la désinhibition nationale: en matière de documentaire, avec des réalisateurs comme Fernand Melgar, ­Peter Liechti ou Jean-Stéphane Bron, la Suisse n’a aucun complexe à avoir; en matière de fiction, hormis un Lionel Baier qui fait «ce qu’il a envie de faire quand il a envie de le faire», trop de gens restent un peu crispés. Et le cinéma suisse brille depuis des années par son absence dans les grands festivals – Cannes, Berlin, Venise.

Depuis plus de vingt ans qu’il réinvente le théâtre en Suisse, Omar Porras a observé une nette évolution dans l’attitude des artistes. «Autrefois, il y avait une grande timidité à investir, à prendre des risques financiers, esthétiques, humains. On pensait que nos productions manquaient de consistance par rapport à Paris, Londres, New York.»

Dans le domaine du théâtre, pour que les choses bougent, il a fallu que Benno Besson bouleverse la Comédie de Genève, que René Gonzalez «crée à Vidy une espèce de port international, au cœur de la Suisse romande». ­«Depuis le raout de 1979, la chanson a suivi un long cheminement lié à l’émergence des clubs, Fri-Son, Usine, Dolce Vita», explique Marc Ridet de la Fondation romande pour la chanson et les ­musiques actuelles (FCMA).

Le plancher des vaches

Partir, rester… Au calvinisme priapique que Jacques Chessex a enchâssé dans l’âpre glèbe vaudoise, un écrivain comme Blaise Hofmann a préféré les semelles de vent du Genevois Nicolas Bouvier pour faire le tour de la Méditerranée ( Notre Mer ). Sans bouder pour autant le terroir lorsqu’il raconte un été en alpage ( Estive ).

L’irrésistible mouvement qui a mené la musique de l’abbé Bovet aux Young Gods, infléchit sa trajectoire. Avec Stimmhorn ou Erika Stucky, on prend conscience que le yodel, souvent associé aux manifestations patriotiques les plus douteuses, n’est ni plus grand ni moins grand que le blues ou le mambo. Le chorégraphe Gilles ­Jobin constate que l’Espagne ose revisiter ses racines, que les Belges ne craignent pas la belgitude, cette manière d’être cocasse, mais que les Suisses connaissent encore mal leur histoire.

En 1984, lorsqu’il adapte au cinéma La Séparation des races de Ramuz, Pierre Koralnik s’étonne des «extraordinaires réticences que les Suisses éprouvent à l’égard de leur folklore, alors que personne ne s’étonne de voir une vache dans un western». En 1998, lorsque Philippe Duvanel, directeur du festival BD-FIL, propose un travail sur le thème archi-folklorique de la poya, aucun dessinateur ne s’insurge.

Antoine Jaccoud n’assimile pas cette attitude décontractée envers le «d’où on vient», à une «réhabilitation régionaliste», mais à une libération, un armistice dans la détestation de soi. «Autrefois, un documentariste suisse se sentait obligé d’aller à Cuba; aujourd’hui, les sujets indigènes sont honorables.»

Pour Michael Steiner, le ­Wunderkind du cinéma helvétique, la topographie de la Suisse est un cadeau. « Massacre à la tronçonneuse , on peut le faire mille fois dans nos Alpes.» Basé sur une vieille légende montagnarde, ­Sennentuntschi est selon son auteur «un western alpin mystique», pour lequel il revendique l’appellation «Heimat Film».

Les moyens de réussir

Réconcilié, l’artiste suisse s’est professionnalisé. L’époque où il dédaignait les contingences matérielles est révolue. Aujourd’hui, il est entrepreneur. Omar Porras blâme ceux qui ont «l’arrogance» de prétendre que l’argent ne les intéresse pas, car «un projet théâtral, c’est comme un projet architectural: c’est une entreprise». Il faut payer les factures, verser les salaires aux 35 personnes engagées par le Teatro Malandro. Philippe Saire, qui a fondé la première compagnie indépendante à Lausanne, a mis des années avant d’oser utiliser le mot «compagnie». Les jeunes chorégraphes n’ont pas ces pudeurs et «ils ont bien raison!».

Gilles Jobin, qui a été le premier danseur vaudois inscrit au ­chômage, se souvient des premières subventions publiques, 2000 francs pour monter un spectacle au Festival de la Cité. Aujourd’hui, le chiffre d’affaires de sa compagnie se monte à 1 million de francs par année…

Il y a vingt ans la Dolce Vita avait du mal à trouver des groupes du cru. Daniel Rossellat renchérit: «On peut maintenant programmer au Paléo des artistes suisses non seulement par devoir, mais aussi par plaisir.» Pour Polar, «l’artiste doit s’engager. Etre contemporain, c’est être polymorphe.» Lui, il organise le festival Antigel, d’autres, comme les Young Gods, collaborent à des spectacles de danse.

Plus légers que l’air

Le souvenir le plus enchanteur d’Expo 64 reste la «machine à Tinguely» qui, dans un fracas de pistons rouillés, proclamait le déclin du monde industriel. Plus tard, Tinguely a rajouté des plumes à ses ferrailles.

En 1990, un an avant sa disparition, Jean Tinguely confiait qu’il ne reforgerait plus une machine comme Eurêka : il imaginerait plutôt des feux d’artifice sur le lac, des couleurs qui font trois petits tours et puis s’en vont. Pour le 700e de la Confédération, il avait peint des cravates multicolores pour égayer le jabot des notables.

Expo.02 a suivi cet élan vers la légèreté. Le Nuage a dispensé de l’impalpable. Le Monolithe, cette cathédrale plus lourde que l’eau, flottait sur le lac de Morat. Depuis, nous sommes entrés dans l’ère de la dématérialisation. Les fibres optiques transportent des milliers d’images et de musiques en quelques secondes aux quatre coins du monde.

Internet a modifié la géographie. Autrefois, il y avait notre coin de pays, et puis la France et, bien au-delà, peut-être… l’Amérique! «Lorsqu’on cherche des musiques sur YouTube, on ne se soucie pas de la nationalité des groupes», note Marc Ridet. C’est à travers la Toile que Karine La Gale a été découverte par Canal + pour jouer dans la série De l’encre .

Le Nuage d’Expo.02, le merveilleux Nuage, préfigure le cloud computing , cette nuée virtuelle où tous les artistes du monde peuvent se retrouver, les Suisses aussi égaux que les autres.

«Poya Express», d’Idsabelle Pralong. EN 2008, à l’instigation du festival BD-FIL, la dessinatrice genevoise réinventait à sa manière le motif le plus folklorique du génie suisse. Crayon et gouache sur bois.

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Polar

Chanteur

«Herzog et de Meuron ont leur maison en Suisse, mais ils habitent l’univers de l’architecture mondiale»

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«Le Livre de l’Expo»

(Payot/Hallwag, 1964)

«Le Suisse demeure peu ouvert aux manifestations culturelles et artistiques de qualité»

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Francis Reusser

Cinéaste

«Nous, les enfants du western, trouvons un souffle épique chez Ramuz»
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