Mais où est passé le brouillard? Du littoral neuchâtelois à la Broye, deux régions connues pour leur purée de pois, la question nourrit aujourd'hui les conversations. Les bonnes vieilles journées grises d'automne sont devenues sensiblement plus rares au fil des ans. Simple impression? Non. Les professionnels de MétéoSuisse et de MétéoNews confirment. Mieux: un étudiant de l'Université de Berne, Lukas von Dach, détaille le phénomène dans un travail de diplôme récemment publié sous la supervision de Heinz Wanner, directeur du Centre de gestion du climat de l'Université de Berne*.

L'étude décrit l'évolution du brouillard en Suisse sur près de cent cinquante ans. Elle distingue deux périodes, l'avant et l'après-1970, un changement de système d'observation étant intervenu cette année-là, ce qui rend les chiffres de la première époque difficilement comparables à ceux de la seconde.

La première période se subdivise en plusieurs phases (infographie 1). En dessous de 600 mètres, seule altitude alors prise en compte, le brouillard reste constant de 1860 à 1900, recule de 1900 à 1940 et regagne du terrain de 1940 à 1960. Au total, il s'est très légèrement réduit en un siècle.

La seconde période présente une tendance générale beaucoup plus marquée (infographie 2), en dessous de 600 mètres comme entre 600 et 1000 mètres. Tendance à la baisse, malgré quelques revanches du brouillard au cours des années 1980 et en 1995. Depuis une bonne dizaine d'années, la dégringolade s'avère aussi régulière que continue. Au cours de cette période, elle se traduit par cinq jours de brouillard en moins par décennie. Alors qu'on en comptait encore 41 sur le Plateau dans les années 1971-1975, on n'en a plus dénombré que 25 dans les années 2000-2004.

Comment explique-t-on ce phénomène?

Le brouillard est constitué de très petites gouttelettes d'eau en suspension, qui ont pour caractéristique de diffuser la lumière de manière uniforme et donc de limiter sensiblement le champ de vision. Il ne se distingue des nuages que par sa formation à partir du sol. Pour se constituer, il nécessite un taux élevé d'humidité et des températures relativement froides, qui provoquent la condensation de la vapeur d'eau. Sans compter qu'il a aussi besoin d'un peu de vent, pour soulever les gouttes, mais pas trop, pour ne pas les disperser.

Or, le Plateau suisse est de moins en moins humide. La correction des rivières, l'assèchement des marais et, surtout, une urbanisation et un bétonnage à outrance se sont conjugués ces dernières décennies pour assécher progressivement son sol. La croissance des villes, donc des îlots de chaleur qu'elles représentent, ainsi que, dans une moindre mesure, le réchauffement climatique ont de surcroît atténué le froid de vastes périmètres de terrain. L'augmentation de la pollution de l'air, enfin, a tendance à réduire la taille des gouttelettes en suspension, donc à transformer le brouillard (qui se définit par une visibilité horizontale inférieure à un kilomètre) en brume (qui autorise une visibilité horizontale de plus d'un kilomètre).

La conclusion à tirer de ces explications est que le recul du brouillard n'a rien d'accidentel. Il s'appuie sur des tendances lourdes, profondément ancrées dans la logique de notre société. Pour cette raison, il a de fortes chances de se perpétuer à l'avenir.

C'est là plutôt une bonne nouvelle. Le brouillard s'avère en effet handicapant et même dangereux lors des déplacements en automobile ou en avion. Il péjore également la qualité de l'air, en empêchant son brassage et en retenant la pollution atmosphérique à proximité du sol. «Londres lui doit plusieurs milliers de morts dans les années cinquante», se souvient Dean Gill, météorologue à MétéoSuisse. Il reste son atmosphère envoûtante, si appréciée des romantiques et des promeneurs solitaires. Chacun jugera.

*Nebelhäufigkeit in der Schweiz: Entwicklung und Trends im Winterhalbjahr von 1864 bis 2006.