Le bruit et la fureur d'un siècle selon Céline

Le Belge Philippe Sireuil projette sur les planches «Voyage au bout de la nuit» à la Comédie de Genève

Les pieds dans la boue, Louis-Ferdinand Céline écrit Voyage au bout de la nuit. On est au début des années 1930, le Front populaire est encore une chimère en France, le jeune Jean-Paul Sartre n'a pas encore écrit La Nausée et ils ne sont pas si nombreux ceux qui imaginent qu'Adolf Hitler imprimera bientôt ses terribles accents revanchards sur l'Europe entière. Les mémoires sont pleines d'un autre cauchemar qui tourne en boucle, celui des cadavres dans les tranchées de la guerre de 14-18, des gaz moutarde qui font perdre la tête, des rats qui passent en charognards après les obus. C'est cette boue-là qui leste Voyage au bout de la nuit, ce livre tantôt baïonnette, tantôt bistouri, que Céline publie en 1932.

Voyage au bout de la nuit est l'histoire d'un dégoût -, il aurait pu s'appeler La Nausée - celui de son héros et narrateur Bardamu. Céline - de son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches - est médecin et ce qu'il décrit a à voir avec cela: la décomposition organique d'un système, c'est-à-dire d'une idéologie qui a fait du progrès son étendard, de la prospérité son salut. Céline n'y croit pas, n'y croit plus. Les phraseurs mentent. Les beaux esprits sont à la botte d'un pouvoir cynique. L'écrivain leur oppose une autre langue, celle qui vient d'en bas, celle qu'il entend dans ses tournées de toubib. Cette voix des bas-côtés, il l'écoute, puis il l'invente. Le style Céline a ceci de bouleversant, il vous emporte dans un flot de colère et vous remet d'aplomb.

Metteur en scène toujours subtil au service de Duras comme de Racine (se rappeler sa formidable Bérénice au Théâtre de Carouge en 2009), le Belge Philippe Sireuil a confié à l'actrice Hélène Firla le rôle de Bardamu. Elle dit comment la nuit se déchire, de l'Europe en feu à l'Afrique gangrénée par le colonialisme, de l'Amérique à Paris. Au bout, il y a comme une lueur, une fraternité d'égarés.
Publicité