Le bus 31 s’engage en vrombissant sur le pont Gessner qui enjambe la Sihl, l’autre rivière de Zurich. Sur la terrasse du Rio Express, à l’une des entrées du pont, Yvan, coadministrateur de ce bar improvisé dans un ancien dépôt de la ville, s’enthousiasme. «Le 31! Ado, c’était mon plaisir en venant de Schlieren. Il traverse les quartiers chauds, là où, enfant, tu dois fermer les yeux. Je guignais vers ce monde interdit.»

Voisin de la gare principale, le pont Gessner est un pont entre deux univers. Précisément, les deux mondes du 31. D’un côté les quartiers touristiques et chics qui longent le lac, de l’autre la Zurich populaire, métissée et bouillonnante de l’entrée ouest. Max Frisch reprochait à sa ville de n’être qu’une «Städchen», une cité proprette avec ses confiseries, ses coquetteries, ses rangées de fleurs d’un mortel ennui. Pourtant, cette ligne de 11 kilomètres lui donne des airs de diva. De Schlieren, à l’ouest, jusqu’à la place d’Hegibach, au pied du Zürichberg, c’est la «Multikulti-Linie». Un brassage de vies et de styles avec 40 000 passagers par jour.

Tout nouveau venu qui dispose de 37 minutes se verra conseiller le 31, un «instrument d’intégration», s’amuse Yves. Jusqu’au milieu du siècle passé, le Tram 1 assurait le service sur une grande partie du tronçon. Avant qu’on ne lui préfère le bus, davantage à la mode dans les années 1950. Pour l’essayer, nous avons choisi l’itinéraire d’ouest en est avec trois haltes prolongées.

Schlieren, l’ouest triste

A Schlieren, aux premières heures, la cohue règne dans le bus, très bigarré. C’est la banlieue où l’Auto Beauty Salon voisine avec les imprimeries de la NZZ. On y vient de la ville pour travailler dans des sociétés high-tech. On s’en échappe le soir venu. Bänz Friedli , Bernois d’origine, a rédigé des chroniques sur les pendulaires, réunies dans un ouvrage. Il a vécu à Schlieren. Cette bourgade de 14 000 habitants a une réputation de ghetto, traversé par les rails. Avec un taux d’étrangers de plus de 40%, des dizaines de communautés cohabitent, dans des habitations tristounettes. Bänz Friedli est tombé sous le charme du métissage et applaudit les initiatives pour attirer de nouveaux contribuables. Il ne tait pas ses critiques. «Les politiciens de gauche louent le multiculturalisme. Ce qui m’agace, c’est qu’eux ne vivent pas ici. Quand ma fille est la seule à parler allemand dans sa classe, je me dis qu’il y a un problème. Le 31, lui, force les contacts.»

Le bus a démarré. La Zürcher­strasse et la Hohlstrasse s’étirent le long des rails, interminables; les arrêts évoquent les hauts lieux de l’industrie. Et les enseignes – Marisqueira Atlântico , Da Angela ou Punket Asia Center – sont des clins d’œil aux univers qui se côtoient. Plus la ville se rapproche, plus les bâtiments grouillant d’ateliers ou de cafés confirment la réputation de Zurich dans l’art de faire du neuf avec du vieux. «Gruezi mitenand!» souhaite le chauffeur. Sa voix est à l’image de la zone traversée, morne. Irina, Portugaise, a obtenu la dernière place assise dans «son» bus, pour rejoindre son cours d’allemand. «C’est pas toujours amusant. Parfois tu es insultée, parfois tu vois des visages défaits. Mais c’est jamais ennuyeux.» Elle descend à Militär/Langstrasse.

La bouillante Langstrasse

Là, le 31 effleure la Langstrasse. Il ne fait que l’effleurer, mais offre un choix des trompe-l’œil du Kreis 4, quartier en vogue. Des visages venus des quatre coins du monde, ouvriers, designers, prostituées ou égarés du quotidien s’activent. Elle a sa réputation de zone grise, de «milieu», la Langstrasse. Surtout la nuit venue. Et pourtant. Depuis 2001, le groupe Langstrasse Plus s’engage dans des opérations de rénovation urbaine. Le parc de la Bäckeranlage a été «nettoyé» des dealers, rendu aux badauds et est choyé des familles. Un brin bohème. Pour Vakkas Eryilmaz, boucher turc, dont la boutique avoisine le parc, la clientèle zurichoise n’est pourtant pas la plus nombreuse. «Ce n’est pas toujours facile d’être d’ailleurs.»

Midi. Dans le virage qui longe les lignes CFF, la terrasse du Piccolo Giardino, resto branché, regorge d’habitués, malgré les sifflements des trains. Derrière lui, un immeuble de lofts hyper-chics. C’est ça la métamorphose. Non loin, dans une cour intérieure, la LoRa, plus vieille radio communautaire pour étrangers en Suisse, diffuse depuis 1983 dans huit langues. Ici, explique Simon, rastas de prince, les citoyens du monde se réunissent. Ce soir, des ressortissants iraniens viennent entre ses murs chargés de graffitis parler des élections dans leur pays.

En route vers les hauteurs

«Je vous avais promis une Zurich en miniature», jubile André Spörri, chauffeur depuis 16 ans. Son bus approche de la HB. C’est l’effervescence, redoublée par les chantiers qui doivent agrandir cette gare utilisée par 300 000 voyageurs chaque jour. Dans le bus, le changement est radical. Les passagers portent des attachés-cases ou des plans de ville pour touristes éclairés.

Traversée de la Limmat. Le Niederdorf est le quartier médiéval, très couru des badauds. Mais le 31 s’arrête à l’orée d’une rue marginale. La Zähringerstrasse. Les maisons basses, parfois encore sans eau courante, sont refuge de curiosités. Après les premiers hôtels, un cinéma d’art et essai, il y a les librairies, les terrasses repaires d’homosexuels, un sex-shop pour les dames et la bibliothèque Pestalozzi. L’écrivain Friedrich Glauser a séjourné vers 1916, au 40, avant d’être chassé par sa logeuse «parce qu’il avait souvent un ami chez lui après 22 heures». Un siècle plus tard, au numéro d’en face, Antje Kahn travaille dans Les Videos, une boutique de DVD avec 20 000 bobines pour les fous du 7e art. «Cette rue, c’est l’éclectisme que j’adore. Vous êtes au centre-ville avec la connivence d’un village.»

Il reste cinq arrêts avant le terminus. Peut-être les plus réputées des balades touristiques, progression à flanc de coteau pour aborder le Kunsthaus, le Schauspielhaus et les galeries de la Zeltweg, là où Hans Arp, l’un des pères du dadaïsme avait son atelier. Les passagers sont plus rares, le bus est rattrapé par de nombreuses voitures de standing. Ambiance feutrée d’un quartier d’abord résidentiel. Une adresse permet de goûter au gratin cosmopolite… le Bohemia à l’heure du brunch sur Kreuzplatz. Comme à l’autre extrémité du trajet, l’allemand n’est pas la seule langue dans ce bar sauce américaine. «We speak english». En pull Lacoste et sandales de cuir. L’autre monde du 31.