Avouons: Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing fait l'effet d'une porte blindée. C'est la taille du titre, sa charge énigmatique, son côté crypté qui produisent cet effet. L'auteur est-allemand Heiner Müller (1929-1995) l'a voulu ainsi en 1976. Sa pièce est une porte blindée, mais elle ouvre sur une série de chambres, autant de scènes où se recompose l'histoire de son pays.

Pour comprendre où on va, il faut décomposer le titre: Jacob Paul von Gundling est historien, il tient la chronique du règne de Frédéric-Guillaume 1er de Prusse, dans la première partie du XVIIIe; Frédéric de Prusse, lui, est le fils rebelle de Frédéric-Guillaume, on a dit de lui qu'il était éclairé, il règne à partir de 1740; Gotthold Ephraïm Lessing est l'un des esprits les plus novateurs du XVIIIe, il écrit des pièces qui sont des actes de foi dans l'intelligence humaine.

Ce titre, donc, ouvre sur une époque où la Prusse se rêve plus forte, plus grande. Dans les années 1970, cette représentation tient lieu de modèle à la République démocratique allemande. Heiner Müller a 47 ans, il est mal vu par le régime qui lui reproche son scepticisme féroce. Il est alors invité à l'Université d'Austin au Texas. C'est au cours de ce séjour américain qu'il achève Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing. Sa matière, il la décompose en morceaux brûlants: des plaques en fusion qui réfutent la lecture linéaire et hypnotique de l'histoire.

L'homme de théâtre Jean Jourdheuil traduit à l'époque ce texte. Il en propose aujourd'hui sa lecture, servie par une douzaine de comédiens, dont Michel Kullmann, Frank Arnaudon, Armen Godel et Anne Durand. Dans leur bouche, les éclats d'une conscience au travail. Rien d'établi. Tout d'inquiétant. Un cadavre exquis si on veut.