Les pierres ont une âme. Elles contiennent parfois des récits insoupçonnés. La Casa Schulthess est le témoin d'une histoire unique. Construite entre octobre 1954 et septembre 1956 à La Havane, à l'époque où le dictateur Fulgencio Batista régnait encore sur l'île, la bâtisse demeure l'un des joyaux mondiaux de l'architecture moderne. Habitée depuis 1961 par des diplomates suisses, puis, à partir de 1968, par l'ambassadeur de Suisse à Cuba, elle est bien préservée. Les récents ouragans Gustav et Ike ont certes éprouvé sa solidité existentielle, mais l'esthétique de la maison apparaît comme un garant d'éternité. Sa création résulte de plusieurs rencontres improbables.

Celle d'Alfred de Schulthess, banquier zurichois, et de l'illustre architecte Richard Joseph Neutra. Celle aussi du premier nommé et du paysagiste brésilien de réputation internationale Roberto Burle Marx. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, où il avait officié en qualité de capitaine dans l'armée suisse, Alfred de Schulthess nourrissait une belle ambition: quitter les bords de la Limmat pour faire découvrir le vaste monde à son épouse Harriet et à ses trois enfants. La famille s'installe à New York en 1948. Mais elle quitte déjà la métropole américaine pour La Havane en 1952. Alfred de Schulthess, 92 ans, vit désormais à Begnins dans le canton de Vaud. «Avec des amis banquiers, on nous a proposé de racheter un tiers de la banque cubaine Garrigó», se souvient-il. Il décide de s'installer à Cuba avec sa famille. Il devient l'un des vice-présidents de la banque cubaine. Désireux de quitter son habitation de bord de mer dans le quartier havanais de Miramar, il achète une vaste parcelle au Country Club, un quartier huppé à une demi-heure du centre de la capitale. L'endroit est proche du Punto Cero, la résidence actuelle de Fidel Castro. C'est une amie et artiste autrichienne, Emmy Zwiebruck, qui lui fera connaître Neutra, l'un des hérauts du modernisme des années 50 aux côtés de Frank Lloyd Wright, Walter Gropius et Le Corbusier.

Pour concevoir la Casa Schulthess, Neutra, qui devra s'associer à un architecte local d'à peine 26 ans, le jeune Raúl Álvarez, établit une correspondance abondante avec Alfred de Schulthess pour respecter au mieux les exigences de ce dernier. L'architecte austro-américain concrétise le langage architectural avant-gardiste qu'il a élaboré en Autriche, puis en Californie. Pour donner corps à une modernidad tropical, il développe une pratique qui intègre l'intérieur et l'extérieur d'un édifice, un peu comme Charles et Henry Greene au début du XXe siècle. Sa maxime: «Connais l'être humain si tu veux le servir.» Pour ériger une bâtisse qui corresponde à la personnalité du futur propriétaire, il demande des photos d'Alfred de Schulthess.

Le résultat est fascinant. Plantée au cœur d'une végétation tropicale abondante, la maison s'étend en horizontal sur plusieurs dizaines de mètres. Les baies vitrées de la façade sud sont protégées par des portiques qui empêchent aux rayons du soleil d'entrer dans les cinq pièces et les trois salles de bains du premier étage et dans les cinq pièces du bas. Alfred de Schulthess se souvient d'une caractéristique de la construction à laquelle il tenait beaucoup: pouvoir voir la mer de la maison, distante de deux kilomètres. «Je suis monté sur le toit d'innombrables fois pour voir le coucher du soleil», relève-t-il. Le banquier suisse voulait vivre une histoire que les Cubains racontaient et qui était digne d'un film d'Eric Rohmer: observer le rayon vert, le dernier faisceau visible du soleil couchant. «Je l'ai vu», s'enorgueillit-il, comme touché par un souffle divin.

La résidence de l'ambassadeur de Suisse à Cuba ne serait pas ce qu'elle est sans l'extraordinaire jardin qui l'entoure, réalisé par le paysagiste brésilien Roberto Burle Marx recommandé à la famille de Schulthess par Neutra lui-même. Au départ, Alfred de Schulthess n'est que moyennement convaincu, craignant que le Brésilien ne maîtrise pas la spécificité végétale cubaine. Mais il acceptera de collaborer avec lui. Roberto Burle Marx, qui a travaillé avec de grands architectes dont Oscar Niemeyer, explique sa démarche: «Une plante ne suscite de l'intérêt pas seulement pour sa floraison, mais aussi pour son feuillage, ses qualités sculpturales, son volume et ses contrastes.» Pour le Cubain Eduardo Luis Rodríguez, chargé par la Confédération de réaliser une publication sur la Casa Schulthess, il suffit d'admirer le tableau Champs de tulipes de Van Gogh pour saisir la fascinante géométrie poétique et végétale imaginée par Roberto Burle Marx.

L'histoire fait toutefois peu cas de l'esthétique de la Casa Schulthess. Peu de temps après la révolution cubaine de 1959 portée par Fidel Castro et ses barbudos, la banque Garrigó est nationalisée. Pour le banquier suisse et sa famille, qui adorait le climat cubain, c'est un coup dur. El Comandante en jefe veut s'emparer de la maison. Alfred de Schulthess contacte le département politique de l'époque à Berne, qui envoie un émissaire pour négocier avec Castro. «La bâtisse deviendra la résidence du chef de section des intérêts étrangers de l'ambassade de Suisse à Cuba, explique Bertrand Louis, ambassadeur de Suisse à Cuba de 2004 à 2008. La Confédération remplira à partir de ce moment le mandat de puissance protectrice de plusieurs gouvernements qui ont rompu leurs relations diplomatiques avec La Havane.» En 1968, la Confédération obtient un usufruit permanent (100 ans) de la maison.

Alfred de Schulthess, qui ne comprend pas pourquoi on n'a pas donné à son ancienne demeure cubaine le nom de Casa Neutra, peine à se défaire d'une certaine nostalgie: «En quittant Cuba, je savais que je n'aurais plus l'occasion de vivre dans un tel luxe. Mais les souvenirs restent.» L'un de ses partenaires de la banque Garrigó, chargé de «former» Ernesto Che Guevara à la finance (ce dernier deviendra brièvement ministre cubain des Finances), lui demanda s'il pouvait mettre sa maison à disposition durant trois heures. «Che Guevara arriva en jeep avec trois soldats. Je lui ai dit que ma maison était la sienne. Pour des raisons de sécurité, j'ai dû évacuer tout le personnel», raconte le retraité suisse. Autre souvenir: comme le voulait la tradition, Fidel Castro recevait différentes corporations pour le nouvel an, dont les banquiers. Alfred de Schulthess s'était présenté à deux reprises devant El Comandante en jefe. «La deuxième année, j'étais au 6e rang dans la file. Fidel m'a interpellé de loin: «C'est le banquero suizo.» Je ne sais pas si c'était en raison de ma taille, mais il m'avait reconnu.»

Bertrand Louis va lui aussi bientôt quitter La Havane pour un autre horizon. Avec nostalgie. Si la Casa Schulthess avait initialement des défauts de fonctionnalité pour la résidence d'un ambassadeur, le diplomate est tombé sous le charme. «Tous les matériaux intérieurs se prolongent à l'extérieur. On a l'impression de prendre sa douche en pleine nature.» Bertrand Louis - qui s'est appliqué à promouvoir la valeur architecturale de sa résidence lors de la Biennale internationale d'architecture de La Havane en 2006 avec une exposition et une remarquable revue retraçant l'histoire de la Casa Schulthess - relève que plusieurs changements sont intervenus dans la maison sans en altérer le caractère. «Certaines pièces ont été supprimées pour créer ce qu'on appelle dans le jargon diplomatique la Chambre du Conseil fédéral. Aucun conseiller fédéral n'y a jamais séjourné hormis Pierre Aubert. Mais il n'était plus en fonction», précise Bertrand Louis. Dans les années 70 a été supprimée une partie de la piscine (reflecting pool) que Neutra avait conçue pour que la maison se réfléchisse dans l'eau afin de créer l'illusion d'une double existence. A la fin des années 80, la Confédération a entrepris de grandes rénovations. Les fenêtres et les portes ont été remplacées par des modèles plus résistants aux ouragans, les installations sanitaires et électriques ont été changées. Le mobilier original, jugé peu compatible avec l'architecture de Neutra, a disparu. En 2002, Berne a développé un projet pour remplacer tout le mobilier et le rendre plus en phase avec l'œuvre. Des objets d'art moderne trônent aujourd'hui dans la Casa Schulthess: des fauteuils Wassily de Marcel Breuer, un sofa modèle 1205 de Florence Knoll ou encore une chaise longue de Le Corbusier.