Il devait s’attendre à être un peu bousculé lors de sa déposition. Mais le professeur lausannois Jacques Gasser, un grand habitué des prétoires, a tenu bon face à l’ironie et au mépris. C’est en général le traitement que réservent les avocats insatisfaits, en l’occurrence ceux de la partie civile, aux psychiatres. Aux yeux de cet expert, Cécile B. a très probablement tiré sur Edouard Stern alors qu’un sentiment de haine venait de la submerger. En entendant de la bouche de celui qu’elle veut épouser «un million, c’est cher payé pour une pute», elle comprend que son rêve s’écroule et que leur séparation est inéluctable. La responsabilité de l’accusée n’est que très légèrement diminuée mais son acte, avance encore le spécialiste, n’a pas été réfléchi ni préparé.

L’intervention de l’expert psychiatre est un moment attendu dans tout procès criminel. Pour comprendre les ressorts intimes qui ont poussé l’individu à agir mais aussi pour mieux cerner sa personnalité. En raison du caractère sensible de ce dossier et du volume de matériel saisi, le professeur Gasser y a passé un temps considérable. Son rapport débute par un récit de vie. Celui qu’a livré Cécile B. et que ses proches ont pu confirmer durant l’enquête.

Une enfance épouvantable

Née il y a quarante à Paris, la petite Cécile, qui a une sœur cadette, s’est toujours sentie la «mal-aimée» de la famille. Son père, un publicitaire libertin, est décrit comme un homme malsain et fuyant qui imposait des atmosphères glauques à ses enfants. Elle évoque des films violents ou une sexualité parentale exposée sans pudeur. Le couple a finalement divorcé après que la mère eut refusé le ménage à trois proposé par le père. Les enfants ont ensuite habité avec leur mère, une femme dépressive, peu démonstrative, qui les nourrissait invariablement avec des éclairs au chocolat, des yoghourts et de la purée. Celle-ci, éducatrice dans un établissement pour handicapés, a souffert de graves problèmes psychiques et a tenté de se suicider au gaz avec ses filles. Elle sera d’ailleurs internée.

Cécile B. a aussi décrit le viol dont elle aurait été victime de la part de son oncle. Globalement, elle a gardé un souvenir épouvantable de sa petite enfance. Son seul rêve était de fuir ces «dingues», de voyager, de posséder une maison, de trouver quelqu’un qui l’aimerait et qu’elle aimerait. A l’âge de 17 ans, elle est brièvement placée en hôpital psychiatrique par sa mère. C’est sa tante qui l’en fera sortir et qui l’accueillera chez elle. Un moment de bonheur pour Cécile qui découvre des «gens formidables», une vraie vie de famille avec des repas, des horaires, des personnes qui ne parlent pas tout le temps de sexe et qui n’ont rien de louche. «Cela a été la lumière par rapport à l’ombre», relève l’expert.

Les messages de l’au-delà

Après avoir travaillé comme jeune fille au pair à l’étranger, elle revient en France. Elle a 18 ans et trouve un emploi à Roissy, dans un bar, puis dans une maroquinerie à l’aéroport. En 1991, elle s’achète sa petite maison de Nanteuil-le-Haudouin grâce à un emprunt. A partir de 1993, elle n’aura plus de travail et sera entretenue par des amis. Elle citera d’ailleurs les noms de nombreux amants plus ou moins adorables et merveilleux. En général, elle préfère les hommes mûrs. «On apprend beaucoup plus de choses avec des personnes plus âgées», précise-t-elle. Une recherche de figure paternelle, ajoutera le psychiatre.

La rencontre qui va bouleverser la vie de Cécile B., souligne l’expert, est bien sûr celle avec Edouard Stern. Elle le trouve d’abord un peu ennuyeux avant de nouer une relation sexuelle très vite basée sur des jeux sadomasochistes. C’est elle qui fait découvrir le latex à son partenaire. Le même latex qui lui fera dire après le crime qu’il avait l’air d’une poupée en plastique et qu’elle n’aurait jamais pu tirer si elle avait vu le visage de celui qui l’aimait. Elle pense d’ailleurs qu’elle est fautive, mais pas tout à fait.

Lors de ses entretiens avec Cécile B., le professeur Gasser a noté une volonté un peu voyante et maladroite de séduction. «J’ai vu de la lumière dans vos yeux, j’ai eu confiance», lui dira-t-elle. Ou encore, «je me fais du souci pour vous, je ne voudrais pas vous faire du mal car si vous allez dire des choses gentilles sur moi, vous serez attaqué». De la manipulation, comme souhaiterait l’entendre la partie civile? De la distorsion relationnelle qui nécessite moins de force psychique, estimera plutôt l’expert.

Le psychiatre évoque aussi ces épisodes «glaçants» où Cécile B. parle du défunt comme s’il n’était pas vraiment parti: «La mort nous a soudés», «tuer n’est pas rompre, j’ai rompu avec la vie, mais pas avec Edouard», «je ne suis pas vivante et il n’est pas mort». Dans ce même esprit, elle vit encore une relation au-delà de la mort à travers des chiffres ou des lettres. Elle estime ainsi que le chiffre d’Edouard est le 2 et elle voit des 2 ou des multiples de 2 un peu partout. Lorsqu’elle lit l’heure (22h22) ou quand elle regarde le numéro de la page d’un livre. Elle estime que ce sont des signes du destin, «des coucous qu’Edouard me fait».

Démarche insolite

Anxieuse et dépressive à l’époque du drame, Cécile B. présente par ailleurs des troubles de la personnalité qui se caractérisent par une instabilité émotionnelle, une intolérance à la solitude et à l’abandon, un sentiment de vide, un grand besoin d’être admirée et d’être différente des autres, un déni de la réalité, une impulsivité et une tendance à voir les choses de manière binaire. Rien qui puisse entraver son intelligence ou sa volonté mais un état qui diminue légèrement sa responsabilité, a conclu l’expert.

Démarche insolite, voire problématique aux yeux de la partie civile, le professeur Gasser est allé un peu plus loin que les limites usuelles de sa mission d’expert en attribuant à cette affaire toutes les caractéristiques du «crime dit d’amour». Une notion psychiatrique – bien distincte de la qualification juridique du crime passionnel – qui fait référence à des situations où le rapport est fusionnel, la séparation niée et où l’acte peut être déclenché par une simple phrase qui anéantit toutes les illusions. Cécile B. dira d’ailleurs: «Dès qu’il a prononcé cette phrase [le million, c’est cher…], j’ai eu une explosion dans la tête, comme si la foudre avait éclaté dans mon âme, mon esprit et mon cœur. Je n’ai eu aucune pensée.» En fait, retient l’expert, elle a éprouvé de la haine – cela reste encore trop difficile à admettre – et a voulu remporter une victoire éternelle sur leur relation en la figeant pour toujours.