Le Temps: Comment réagissez-vous à la victoire annoncée du président sortant Mahmoud Ahmadinejad?

Mehdi Khalaji: Je prévoyais des fraudes à large échelle. Ce qui s’est passé est pire. On n’a pas compté les bulletins de vote, on les a mis de côté. La preuve? Dans les élections précédentes, on annonçait les résultats préliminaires au plus tôt quatre heures après la fermeture des bureaux de vote. Cette fois, le bureau du guide suprême l’a fait une demi-heure après la fermeture. En outre, il est tout simplement impossible avec les moyens actuels de traiter vingt millions de bulletins en trois heures. C’est un coup d’Etat.

Les Gardiens de la révolution, les Bassidjis (ndlr: miliciens volontaires présents dans les entreprises, universités et entraînés militairement) étaient prêts à affronter le peuple. Les réseaux de téléphonie mobile ont été coupés, des journalistes étrangers expulsés, la chaîne arabe Al-Arabia fermée. Le régime a loué des stations dans plusieurs pays méditerranéens pour saturer les chaînes de télévision étrangères.

– Comment expliquez-vous ce qui s’est passé?

– C’est une lutte de pouvoir entre le guide suprême Ali Khamenei et les vétérans réformateurs de sa génération, Rafsandjani, Khatami. Le président Mahmoud Ahmadinejad n’est que l’intermédiaire du guide suprême. Il appartient, comme le président du parlement Ali Larijani, à cette génération qui a été formée par Khamenei. Il faut rappeler que les réformateurs ne tiennent pas le guide en haute estime. Quand Khamenei a remplacé le défunt Khomeiny en 1989, il n’avait que peu fait ses preuves au sein du clergé et était loin d’être la principale figure politique du moment.

– Est-ce la fin des illusions pour Mir Hossein Moussavi?

– Peu importe l’agenda politique ou économique de Moussavi. Ce qui compte aujourd’hui, c’est que les Iraniens le soutiennent parce qu’il représente le front anti-Ahmadinejad ou, plus précisément le front anti-guide suprême. Un mouvement qui se bat contre l’autorité des Gardiens de la révolution, contre la militarisation du système. Moussavi demande à ses partisans de crier «Allah Akbar (Dieu est grand)» sur leur toit. C’était l’un des slogans de la révolution islamique de 1979. C’est une manière indirecte de s’en prendre au gouvernement.

Le pouvoir a pourtant tout fait pour étouffer la «révolution verte» des partisans de Moussavi…

– Après les débats télévisés, le pouvoir savait que Mahmoud Ahmadinejad allait perdre. Lors de ces débats, les Iraniens, même naïfs, ont pu voir leur président mentir en direct. Le régime s’est fortement mobilisé au cours des derniers jours précédant l’élection. En coupant le réseau de téléphonie mobile, il a voulu couper court à la campagne électorale pour Moussavi à Téhéran, mais aussi dans les autres grandes villes du pays.

– Pour vous, le système électoral iranien n’est pas démocratique. Pourquoi?

– Depuis le début de la République islamique, les gouvernements ont toujours fait en sorte de maintenir le peuple mobilisé en permanence. En trente ans, il y a eu plus de trente élections. Toutefois, elles sont loin d’être démocratiques. Des exemples? L’Iran ne tient pas un registre des électeurs. La capacité de voter est déterminée par le certificat de naissance. Personne ne peut vérifier si ces certificats sont vrais ou faux. Quand mon frère est décédé, mes parents n’ont pas annuléle sien et j’en ai hérité. On estime qu’il y a 2 millions de ces certificats non valables. Les milices bassidjies sont aussi connues pour en fabriquer et détenir un grand nombre qu’elles peuvent utiliser pour bourrer les urnes. Et comme il n’est pas obligatoire de voter près de son domicile, on peut présenter son certificat dans plusieurs bureaux de vote. Fait exceptionnel: cette année, un tiers des bureaux de vote étaient mobiles, sans supervision. Par ailleurs, le pays ne s’entend pas sur la taille de l’électorat. Selon le Ministère de l’intérieur, il serait de 46 millions alors que le Centre de statistiques d’Iran l’évalue à 51 millions.