Classiques (2)

Cet été, je lis le cycle des Alérac

Monique Saint-Hélier a disparu sans avoir teminé son grand œuvre, une saga familliale en plusieurs romans qui raconte le destin de trois familles, les Alérac, les Graew et les Balagny. «Bois-Mort» et «Le Cavalier de paille», publiés dans les années 1930, avaient divisé la critique

Classiques 2/7

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Les quatre romans de cette saga familiale inachevée forment un ensemble original mais peuvent se lire indépendamment les uns des autres. Au tournant du XXe siècle, au moment de l’industrialisation horlogère, trois familles, les Alérac, les Graew et les Balagny, se côtoient et s’affrontent, sur fond de ruine annoncée. Le déroulement des faits a pour cadre La Chaux-de-Fonds, jamais nommée. Le cycle déploie, autour d’une nuit de bal, une palette de sensations, de sentiments et de souvenirs, vécus par des personnages dotés d’une vie intérieure très riche. Une expérience de lecture fascinante.

Le Cavalier de paille et L’Arrosoir rouge viennent d’être réédités aux Editions de l’Aire; Bois-Mort et Le Martin-Pêcheur sont disponibles en collection Poche suisse (L’Age d’Homme).

Samedi Culturel: Quelle est l’atmosphère qui baigne le cycle des Alérac?

Maud Dubois: Si l’univers décrit dans le cycle des Alérac est souffrant, notamment par la malédiction amoureuse qui frappe presque tous les personnages, Monique Saint-Hélier sait lui communiquer de la grandeur et de la beauté dans la mesure où elle donne à chacun un vaste monde intérieur et une grande capacité à ressentir le monde extérieur, le tout décrit par une écriture très sensorielle. La présence de la nature, la palette des sentiments et des sensations occupent le centre du récit et sont rendues de manière intense et poétique. Monique Saint-Hélier peut faire percevoir l’odeur de la neige, les variations des émotions.

Les lieux ne sont jamais nommés. Où et quand le cycle se déroule-t-il?

Ces romans, apparemment déconnectés d’un contexte socio-historique précis, sont en fait ancrés dans une réalité liée à la situation économique de La Chaux-de-Fonds entre 1880 et 1920, comme le montrent les recherches actuelles. Des familles qui s’étaient enrichies au début de l’industrie horlogère manquent le tournant de la mécanisation et perdent leur pouvoir symbolique d’aristocratie locale. De nouveaux arrivants, souvent juifs, renouvellent les techniques de production et la commercialisation. L’immigration alémanique, surtout bernoise, est forte. Des propriétés sont démantelées, rachetées. Les trois familles qui sont au centre du récit, les Alérac, les Balagny et les Graew, représentent les enjeux sociaux, économiques et éthiques de ces changements.

Pourquoi lire aujourd’hui le cycle des Alérac?

Parce qu’il représente une expérience de lecture inédite. Monique Saint-Hélier a une manière très particulière de construire son cycle du point de vue de la temporalité: si elle développe une intrigue suivie dans les deux premiers romans, elle arrête la progression narrative à partir du troisième pour revenir sur un moment déjà narré dans le deuxième (une nuit de bal) et l’amplifier; elle opère ensuite un saut dans le passé de ses personnages avec le quatrième roman. Les attentes du lecteur, tournées vers la suite de l’intrigue, sont ainsi déçues, voire carrément frustrées, mais il se voit proposer en échange une expérience de la durée et d’enrichissement du passé car les remémorations des personnages viennent combler une temporalité fragmentaire et donner une unité au monde créé. Elles manifestent également une absence de cloisonnement temporel puisque le passé se réactualise par le biais du souvenir.

Faut-il aborder le cycle dans l’ordre chronologique?

On peut très bien lire chaque roman pour lui-même. Mais si l’on veut bien comprendre les liens complexes entre les personnages et vivre l’expérience temporelle proposée par le cycle, il vaut mieux commencer par Bois-Mort, qui est le premier. On peut également lire le dernier roman, L’Arrosoir rouge, moins lié aux autres du point de vue narratif, où la romancière pousse le plus loin ses techniques narratives.

Comment ce cycle se situe-t-il dans l’œuvre de Monique Saint-Hélier?

On peut dire que le cycle représente toute son œuvre, si l’on excepte un premier roman autobiographique (La Cage aux rêves, 1932) ainsi qu’un très court texte sur Rilke (A Rilke pour Noël, 1927) et un petit récit (Quick, 1954). Cette suite narrative inachevée commence avec Bois-Mort et Le Cavalier de paille, publiés en 1934 et 1936. Dix-sept ans de silence suivent, pendant lesquels Monique Saint-Hélier se lance dans un gigantesque chantier romanesque comportant des milliers de pages, qu’elle aurait voulu publier d’un seul tenant.

Après la guerre, Grasset, son éditeur, l’oblige à élaguer le récit, d’où elle extrait Le Martin-Pêcheur (1953), une partie seulement de la nuit de bal déjà décrite dans Le Cavalier de paille. La romancière avait prévu de publier d’autres volumes qui auraient achevé la nuit et continué le cycle. Celui-ci est donc inachevé, faute de temps et de forces, mais aussi parce qu’il était par essence inachevable. La romancière était elle-même débordée par le foisonnement de la matière et de son écriture. C’est une œuvre «sans fin».

Quelle a été la réception à la parution?

C’est une œuvre coupée en deux du point de vue de sa production, donc également de sa réception. A Paris, dans les années 1930, le cercle des admirateurs de Rilke, néoromantiques, l’accueille chaleureusement à cause de ses liens avec le poète, mais la critique néoclassique rejette violemment son style. Monique Saint-Hélier rompt avec le roman français traditionnel: pas de narrateur omniscient mais une entrée directe dans le monde des personnages, pas de noms de lieux, pas de hiérarchisation des personnages, un temps distendu qui essaime à partir d’un jour et d’une nuit, une grande place accordée aux sensations et aux souvenirs. Si certains critiques ironisent sur la mièvrerie de son univers, d’autres la comparent au roman anglais, à Virginia Woolf. Elle est publiée par Grasset, sélectionnée pour le Prix Femina et son origine suisse n’est presque jamais mentionnée. Dix-sept ans séparent ce début prometteur de la suite, ce qu’expliquent la guerre et les ennuis de santé, mais aussi le foisonnement de l’écriture. Dans les années 1950, la mode est au roman engagé ou, bientôt, au Nouveau Roman. En décalage avec le monde de l’après-guerre, Monique Saint-Hélier disparaît de l’histoire littéraire française, phénomène accentué par sa disparition physique, en 1955.

Et en Suisse?

Dans les années 1930, ses livres passent inaperçus. Il faut attendre les années 1970 pour qu’ils soient redécouverts et réédités. Le champ littéraire romand connaît à cette période un nouvel essor et cette romancière novatrice commence une «revie» littéraire dans son pays d’origine. Désormais, Monique Saint-Hélier est étudiée dans les gymnases et à l’université; ses livres sont disponibles en poche. Son journal, qui comme son œuvre présente une architecture très originale, devrait être bientôt publié par le Centre de recherches sur les lettres romandes, où est déposé le fonds de l’auteure. Par contre, l’intérêt des lecteurs français ne s’est malheureusement pas réveillé.

Cet été, je lis le cycle des Alérac

Monique Saint-Hélier a disparu avant d’avoir pu terminer son grand œuvre, une saga composéede plusieurs romans qui, au tournant du XXe siècle en pleine industrialisation horlogère,raconte le destin de trois familles, les Alérac, les Graew et les Balagny. Des récits intenses et poétiques où les repères temporels s’entremêlent de façon étonnante

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