Des révoltes, des morts et des femmes. Beaucoup de femmes. Non, ce n’est pas la recette d’un tube de rap, c’est de la littérature pour enfants suédoise. Un genre noble qui surfe sur l’héritage de la plus malpolie des petites filles du Nord, Fifi Brindacier.

«Nous prenons la littérature pour enfants très au sérieux, c’est pour cela que nous avons une ­offre incroyable depuis cinquante ans. Et nous parlons aux enfants très sérieusement. Nous avons peu de livres qui sont juste destinés à les amuser.» Attablée à une petite terrasse de la veille ville de Stockholm, Catharina Wraak, plus de quinze ans d’expérience dans l’édition jeunesse et auteur à succès sous le pseudonyme de Jo Salmson, évoque la place des petits dans le Grand Nord: «En Suède, on dit que l’enfant est le membre le plus influent de la famille. Qu’il décide quelle voiture on achète et où la famille part en vacances.» L’héritier est un trésor national et son éducation littéraire n’est pas prise à la légère.

Pratiquement toutes les universités du pays offrent des cours, voire des licences en littérature enfantine. Les éditeurs eux-mêmes demandent des études pour s’assurer que leurs ouvrages répondent bien aux intérêts de la jeunesse. Le gouvernement a créé un prix en mémoire de la super­star du genre, Astrid Lindgren, la mère de Fifi Brindacier. Doté de plus de 700 000 francs, l’ALMA est la plus prestigieuse récompense que peut recevoir un auteur pour enfants et le deuxième prix littéraire le plus richement doté du monde derrière le Nobel.

Le réseau de bibliothèques est dense et chaque école du pays doit avoir la sienne. Pour que le système ne lèse pas les auteurs, ceux-ci sont rémunérés à chaque fois que leur ouvrage est emprunté. Et les médias ne boudent pas le genre. Les plus grands journaux du pays consacrent une à deux pages par semaine à la critique des livres d’images. Contrairement à la Norvège, l’Etat suédois subventionne peu le genre. Mais les auteurs sont régulièrement ­engagés par les écoles pour venir présenter leur travail. Il existe en outre un institut de la littérature enfantine, qui décortique les grandes tendances nationales, et plusieurs musées du livre d’images.

En parallèle, les micro-citoyens ont conquis l’espace public. Leur importance est palpable dès l’arrivée à Stock­holm, dans les toilettes, mixtes, de l’aéroport Arlanda. Dans la cabine, rien à signaler du côté gauche mais, à droite, sont alignés un mini-siège de toilette, un lavabo au ras du sol, un tout petit distributeur de savon… Boucle d’or ne doit pas être loin. Il va sans dire que la table à langer n’a pas été installée à l’intérieur des toilettes des dames.

«Tous les espaces publics sont très orientés vers les enfants», explique Juho Härkönen, chargé de cours en sociologie de la famille à l’Université de Stockholm. «Il y a aussi beaucoup de coins de jeux dans les cafés. Les Suédois sont conscients de l’importance de la jeune génération et ils considèrent que son bien-être relève de la responsabilité de la société et pas seulement des familles.»

Les bibliothèques, les musées et les transports publics sont aménagés pour les tout-petits et la conduite optimale des poussettes. On trouve également des parkings à landaux.

Dans la capitale, on peut même emmener son bébé au cinéma. Le Bio Rio propose tous les mardis à 11h une séance ouverte aux parents avec leurs nourrissons. L’écran est moins lumineux, le son plus faible et un petit entracte permet de pouponner. A Stockholm toujours, la presqu’île de Djurgarden accueille le très prisé musée de la littérature enfantine de Junibacken, qui fait la part belle à Fifi Brindacier.

De l’héritage d’Astrid Lindgren et de ses impertinents héros, les auteurs nordiques ont gardé une certaine tendresse pour la rébellion et une conception assez molle de l’autorité. La littérature déborde d’enfants brimés par les adultes qui finissent par se révolter. La contestation y est un droit, sinon une injonction. «La social-démocratie tend à mettre tout le monde sur un pied d’égalité, abonde la jeune auteure Janina Kastevik. Ça a commencé avec les luttes de classe, mais ça a débordé sur la façon dont on considère les enfants.» Janina conte dans Le Château de glace l’histoire d’une petite fille terrorisée par son père qui finit par lui tenir tête.

Dans leurs livres préférés ou à la maison, les bambins sont davantage incités à collaborer qu’à obéir. Nuance! «Ça donne des livres plus fous et plus rigolos, mais les jeunes manquent de po­litesse et de respect, estime Johan Unenge, auteur et ambassadeur national pour la lecture. C’est aussi pour cela que l’école ne fonctionne plus; les maîtres n’ont plus d’autorité et plus personne ne veut enseigner au secondaire. Les élèves tutoient leurs profs jusqu’à l’uni.»

La fessée est interdite depuis 1979 et son usage est unanimement condamné. C’est même un des rares sujets tabous pour les auteurs nordiques. Editrice à Bonnier Carlsen, l’une des plus importantes maisons d’édition du pays, Lisa Lewin ne peut imaginer publier un livre dans lequel un enfant se prend une claque. «La loi est très stricte, dit-elle. Ici, si vous secouez un peu fort le bras d’un enfant dans la rue, les gens vous regardent de travers.»

Prêcher sagesse et obéissance n’est pas interdit. Mais c’est mal vu. «A l’étranger, les auteurs essaient souvent de profiter de l’attention des enfants pour enseigner, dit Martin Widmark. Ici, nous nous sommes libérés de cette habitude.» L’auteur est le premier Suédois à avoir détrôné Fifi Brindacier et sa bande grâce à ses polars pour enfants: la série Lasse et Maja. «J’ai enseigné pendant vingt ans et je me suis rendu compte que les enfants avaient un intellect très haut comparé à leur niveau de langage, dit-il. Alors j’essaie d’écrire des histoires assez compliquées, mais avec un langage simple. En Suède, on s’intéresse peu à la langue en elle-même, on s’en sert pour raconter une histoire.»

Les ouvrages pour enfants deviennent de plus en plus faciles à lire depuis une dizaine d’années. Des images ont été réintroduites dans les livres pour pré-ados et le vocabulaire a été simplifié. Le pays s’inquiète de ses mauvais résultats aux dernières études PISA et tente de rendre la lecture plus aisée et attractive. Sur l’initiative de Martin Widmark, une campagne nationale sera lancée cet automne pour raviver l’intérêt pour la lecture, en particulier à l’école.

«Nous prenons la littérature pour enfants au sérieux car les enfants sont importants, conclut Ulf Nilsson, célèbre auteur de livres d’images. En France, c’est un genre un peu méprisé, mais si un pédiatre faisait n’importe quoi juste parce qu’il s’agit d’enfants, est-ce que les gens trouveraient cela normal?»

«Les livres sont plus fous et plus rigolos, mais les jeunes manquent de politesse et de respect»