«Retenez bien son nom!» Il y a deux ans, commentant la signification de milliers de documents que les services secrets israéliens venaient de subtiliser en Iran, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dévoilait le nom et le visage de Mohsen Fakhrizadeh, qu’il présentait comme «le père» du programme nucléaire militaire iranien. Ce nom a été bien retenu: vendredi, le corps de l’Iranien a été criblé de balles dans sa voiture, a quelques dizaines de kilomètres de Téhéran. Un meurtre pour lequel les autorités iraniennes ont immédiatement accusé Israël et qui rajoute encore au climat de tensions qui entoure une possible opération d’envergure contre l’Iran avant le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche.

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Mohsen Fakhrizadeh? Le nom de ce scientifique figure depuis au moins deux décennies dans le lourd dossier du nucléaire iranien. C’est autour de lui que s’était supposément formée une équipe de scientifiques et de responsables qui avaient pour mission de doter l’Iran de la bombe nucléaire.

Ce programme iranien fut mystérieusement stoppé au début des années 2000. Mais toute une série d’éléments, de documents déclassifiés par la CIA ainsi que des rapports publiés par l’Agence Internationale de l’Energie atomique (AIEA), semblent démontrer que l’homme avait néanmoins poursuivi ses recherches depuis lors, en lien notamment avec le projet iranien de munir des missiles balistiques de têtes nucléaires.

Série d'assassinats

Bien que, selon Téhéran, les activités de Mohsen Fakhrizadeh se résumaient à donner des cours de physique dans une université, son nom avait ainsi été ajouté sur la liste des personnes frappées par des sanctions, aussi bien de l’ONU qu’américaines. C’est peu dire qu’il se savait menacé: entre 2007 et 2012, au moins cinq de ses proches collaborateurs furent assassinés en Iran.

Ronen Bergman, un expert israélien qui a beaucoup enquêté sur les assassinats ciblés commis par Israël, n’hésite pas à mettre ces divers meurtres sur le compte du Mossad israélien. Bien plus: si Mohsen Fakhrizadeh n’avait pas été lui aussi «éliminé» jusqu’ici, assurait récemment Bergman sur une télévision israélienne, c’est sans doute «parce qu’il était plus utile vivant que mort».

Au-delà de ces activités liées au nucléaire, Mohsen Fakhrizadeh, 59 ans, occupait aussi un haut poste au sein des Gardiens iraniens de la Révolution, cette force qui dépend directement du Guide suprême iranien. Son meurtre – il s’est produit avec la complicité d’au moins deux équipes de tueurs qui ont activé une première bombe avant de faire usage de leurs armes – résonne avec l’assassinat à Bagdad, il y a bientôt un an, de Qassem Soleimani, le chef de l’unité d’élite de cette même force.

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Entre-temps, une série d’explosions et d’incendies inexpliqués se sont aussi produits, dans des installations stratégiques, semblant traduire l’existence d’une vaste campagne d’opérations.

«Nouvelle étape»

«Les sanctions économiques décrétées contre l’Iran n’ont pas produit le résultat escompté, loin s’en faut», constate Clément Therme, chercheur au Centre de Recherches Internationales à Paris (CERI), en référence à la politique dite de «pression maximale» décrété par l’administration Trump après qu’elle a décidé de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne en 2015 (connu comme le JCPoA). «Cette campagne de sabotage du Mossad, qu’elle soit menée avec l’appui ou non des Américains, est une étape supplémentaire logique. Mais cela nous rapproche dangereusement d’une ultime étape, qui consisterait en une guerre frontale.»

Il y a deux semaines, le président américain sortant aurait consulté ses conseillers sur la possibilité de frapper militairement le site nucléaire iranien de Natanz, où sont placées notamment les centrifugeuses qui continuent de produire de l’uranium enrichi dans des quantités qui dépassent de plus en plus largement les seuils fixés par le JCPoA.

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Depuis lors, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, a effectué en outre une tournée dans la région. Il a notamment organisé une rencontre inopinée entre le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane – dont le pays est en rivalité avec l’Iran – et le premier ministre israélien Netanyahou flanqué du chef du Mossad.

«Piéger l’Iran»

Alors que le président élu Joe Biden a affiché sa volonté de renouer sous certaines conditions avec l’Iran, cette rencontre a sonné comme une possible menace de la part de l’administration américaine sortante.

«Les efforts des Etats-Unis et d’Israël pour saboter le programme nucléaire iranien se sont transformées en la volonté de saboter le travail du prochain président américain, réagit Jamal Abdi, président du National Iranian American Council, basé à Washington. Ils s’emploient maintenant à piéger l’Iran par des provocations répétées, et à accélérer le programme nucléaire de l’Iran. C’est exactement l’inverse du but officiellement recherché.»

Cette analyse semblait partagée à Téhéran, où n’ont pas tardé à fuser des appels à la revanche, à peine confirmée la mort de Mohsen Fakhrizadeh. Israël cherche, avant le départ de Trump «à accroître la pression sur l’Iran pour déclencher une guerre totale», tweetait Hossein Dehghan, un candidat conservateur aux élections présidentielles qui doivent se tenir en juin prochain. Ce proche du Guide suprême Ali Khamenei enchérissait: «Nous allons fondre comme la foudre sur ces tueurs et nous leurs ferons regretter leur action.»

Dans l’immédiat, pourtant, les responsables iraniens auront fort à faire à expliquer l’aisance apparente avec laquelle les services secrets israéliens parviennent à leurs fins tandis que le pays est censé être placé en état de vigilance maximale pendant les dernières semaines de la présidence Trump.