Interview

Cheikh Mohammed: «Le Qatar ne cherche pas à interpréter les tweets de Donald Trump»

Le chef de la diplomatie du Qatar insiste sur la force des liens entre son pays et les Etats-Unis. Et refuse de reculer face à l’Arabie saoudite

Depuis trois mois, le Qatar est soumis à un blocus de la part de quatre pays (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Egypte et Bahreïn) qui l’accusent notamment de soutenir le terrorisme et d’être trop proche de l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères qatari, Cheikh Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, était cette semaine à Genève pour défendre la cause de son pays.

Le Temps: Il y a quelques jours, un essai de conciliation entre votre émir et le roi d’Arabie saoudite a tourné court. Est-ce à dire que les divergences sont plus graves encore qu’il n’y paraît?

Cheikh Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani: Les pays qui participent au blocus nous accusent de répandre des mensonges à propos de cette conversation avortée, ce qui est inacceptable. Chaque fois que nous essayons de faire un pas dans leur direction, ils font deux pas en arrière. Il faut se rappeler que cette crise a commencé de but en blanc, sans qu’aucun signe ne l’annonce. Quelques jours plus tôt, l’Arabie saoudite était encore un très solide allié du Qatar. Le cas est donc très clair pour nous: tout cela est orchestré pour justifier un blocus. Nous avons affaire à un groupe de pays dont les actions sont imprévisibles.

Ce que nous admettons, c’est que nos vues sont différentes sur certaines questions (de politique internationale). Mais nous devrions nous mettre d’accord afin que cela ne compromette pas la sécurité des pays du Golfe. Ces pays ne sont pas intéressés par un échange rationnel d’arguments. Ils veulent nous mettre sous tutelle. Or nous sommes un pays souverain et nos droits en tant qu’Etat sont les mêmes que ceux de l’Arabie saoudite, indépendamment de la taille de cet Etat ou de sa puissance.

- La lune de miel entre Donald Trump et l’Arabie saoudite est-elle le vrai déclencheur de cette crise?

- Pour nous, le point de vue des Etats-Unis est celui qui émane du Département d’État ou d’autres agences officielles. Nous ne cherchons pas à interpréter les tweets du président des Etats-Unis ou à spéculer sur leur contexte…

- Votre pays est-il désormais tenté par un rapprochement avec l’Iran ou la Russie?

- Que les choses soient claires: nous gardons un partenariat très étroit avec les Etats-Unis. Le Qatar abrite la plus grande base aérienne américaine à l’étranger, qui abrite 11 000 soldats américains. Nous accueillons aussi le centre de commandement pour la coalition globale anti-Daech (Etat islamique). Nous travaillons ensemble en matière de sécurité, de contre-terrorisme, de défense, d’économie… Cette alliance ne sera pas remise en question.

Mais en regard de l’Iran, nous défendons l’idée depuis le début que les divergences doivent être dépassées par le dialogue et non par la confrontation. Au début du blocus, nous n’avions plus qu’un accès possible, c’était à travers l’Iran. Ensuite, nous avons ouvert d’autres routes de navigation, par l’Inde, le Pakistan ou Oman. Si nous devions tirer une leçon de ce blocus, c’est de rendre notre pays moins dépendant de nos voisins immédiats.

- Regrettez-vous le soutien que vous avez apporté aux Révolutions arabes, et qui vous vaut aujourd’hui le reproche de soutenir les islamistes?

- Les populations arabes se sont soulevées contre des dictatures, et nous ne pouvions pas rester sans agir lorsque ces dictatures se sont mises à tuer leur propre peuple. Nous avons essayé d’aider ces régimes à mener certaines réformes, mais lorsque ces essais ont échoué et qu’ils ont commencé à bombarder les populations, il fallait choisir son camp. Nous avons choisi le camp de la population, en Tunisie, en Libye, en Syrie ou en Egypte.

Nous n’avons pas allumé la mèche des révolutions, ce sont les peuples qui l’ont fait et ils méritent le crédit pour le travail qu’ils ont accompli. Je vous rappelle qu’il n’y avait pas de terrorisme à cette époque, et que les gens croyaient encore à un dénouement pacifique. C’est lorsqu’ils ont été confrontés à la brutalité des régimes que les violences ont commencé à se répandre. Ce qui a son tour est devenu très profitable pour les organisations terroristes afin de recruter des forces.

- Votre pays est notamment accusé d’entretenir des liens avec le Hamas à Gaza. Or vous travaillez notamment avec la Suisse en vue de réconcilier ce mouvement avec le Fatah de Cisjordanie…

- Nos activités régionales se poursuivent, même s’il est vrai que cette crise nous absorbe beaucoup. J’ai eu trois rencontres directes la semaine dernière sur cette question. Ceux qui nous accusent de soutenir un mouvement terroriste sont par ailleurs les mêmes pays qui appuient et aident ce même Hamas. Tous ceux qui veulent aider la population de Gaza devraient être bienvenus car les Gazaouis ont vraiment besoin d’aide.

- L’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura a récemment demandé à l’opposition syrienne de reconnaître sa défaite. Quels groupes armés continuez-vous à soutenir?

- Avec différents autres pays, nous avons une salle d’opérations conjointe en faveur de plusieurs groupes modérés. Nous croyons encore réalistes les espoirs placés en l’Armée syrienne libre ou en une réorganisation de ces forces modérées. Il y a encore un engagement international à cet égard, mais une partie de la communauté internationale est aujourd’hui focalisée sur la lutte contre l’État islamique et ne parle plus du régime de Bachar el-Assad, qui a pourtant tué plus de 500 000 personnes. Je ne crois pas que M. de Mistura soit en mesure de décréter qui a gagné ou non la guerre.

- Que va-t-il arriver à Idlib, où Al-Nosra (la branche syrienne d’Al Qaïda) ne cesse de gagner des points?

- C’est précisément le manque de soutien à l’opposition syrienne modérée qui permet à Al-Nosra d’accroître son influence. Je ne sais pas quelle est la solution à Idlib, mais elle doit passer à mes yeux par une réhabilitation de la rébellion modérée. Or, cela veut dire qu’il faut lui donner davantage de moyens.

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