Sur les chemins de Yosemite

Nature vierge Le spectaculaire parc national californien propose des paysages grandioses, le plus grand bloc de granit du monde et des chutes d’eau impressionnantes. Et des sentiers particulièrement adaptés aux petits marcheurs

Deux mois avant

L’idée avait jailli au détour d’un sentier valaisan prometteur. Le chemin avait débouché sur une vue certes imposante, mais peuplée de vaches, de toits de tôle et de fils électriques. Montrer une montagne sauvage aux petites personnes qui trottaient derrière nous, les grandes. Une nature sans trace d’homme, avec des torrents, des blocs de roche, des sapins, des hêtres, des biches et peut-être même, avec de la chance, des ours.

Le plus grand bloc de granit du monde, les chutes d’eau les plus hautes d’Amérique du Nord, un domaine grand comme un canton laissé quasiment vierge depuis 1890: Yosemite s’était vite imposé. Yo-SEEE-mi-ti, avec l’accent tonique. Le nom seul, d’origine indienne, évoquait l’étrangeté, l’exotisme, l’inconnu. Les petites personnes étaient ravies. Les grandes aussi.

Sur place

Une bonne dizaine d’heures d’avion pour San Francisco, puis la voiture (avec pot catalytique bien sûr). Tout de suite, direction est: le Golden Bridge attendra un autre voyage. Quatre heures de conduite – la nature ne se laisse pas gagner si facilement. Et l’arrivée, enfin.

Depuis un moment, la Highway 140 est devenue sinueuse en gagnant de la hauteur, et les séquoias grandissent. Une petite cahute – en rondins, forcément – marque l’entrée. Le ranger est au rendez-vous, avec son immanquable chapeau à bord relevé, son petit guide et son sourire. Vingt dollars pour une semaine d’accès au parc: à nous de sourire, et de pénétrer.

Les Américains sont très fiers de leurs parcs nationaux. Chacun est unique, avec sa personnalité, son histoire. Ainsi Glacier National Park et ses merveilleux chalets ont-ils été créés pour faire pièce aux Alpes suisses, et pour inciter les citoyens à dépenser leurs dollars sur sol national. Pour le parc d’Acadia, au large du Maine, des dizaines de résidents tous très introduits ont dû accepter de quitter leurs belles villas pour rendre l’île à Dame Nature. Tous les parcs ainsi ont une histoire singulière, mais celle de Yosemite est fondatrice de toutes les autres. Peuplée depuis probablement 6000 ans par des Indiens, la région est entrée dans l’histoire américaine dans les années 1850, lorsque des milliers de prospecteurs d’or affluèrent dans les contrées retirées de la Sierra Nevada. Ce sont des soldats venus régler les conflits entre autochtones et chercheurs d’or qui furent les premiers non-Indiens à pénétrer Yosemite. La destinée de la vallée s’associe ensuite à celle de John Muir, jeune naturaliste qui le premier comprit l’impérieuse nécessité de sauvegarder un tel trésor pour le monde, 150 ans avant l’invention du concept de biodiversité. La légende veut qu’il obtînt d’Abraham Lincoln la signature d’un accord officialisant l’existence de zones protégées en pleine guerre de Sécession. Quarante ans plus tard, les photos du musée historique de Yosemite le montrent en train de bivouaquer en haut des cimes avec un petit homme aux lunettes d’écailles rondes bien connu pour son amour des ours, mais pas seulement: le président Theodore Roosevelt aussi était un adepte de Yosemite, dont il accepta d’élargir fortement le périmètre.

Nature pour tous

Les rangers racontent volontiers la légende de John Muir, ennemi des moutons qui paissaient dans les prairies d’Awahanee, des «locustes en sabots» qui détruisaient le paysage et la Nature. «Mais ce n’est pas la nature, les moutons?» interrogent les petites personnes. Non, la campagne ce n’est pas la nature, faut-il expliquer. C’est bien l’idée d’un environnement «untouched» qui fait la différence des parcs nationaux aujourd’hui. Une nature très abordable cependant, grâce aux aménagements rendus obligatoires par les innombrables troupes d’amateurs de vert qui s’y pressent en été.

Car d’aussi loin que les parcs américains existent, ils ont toujours eu comme vocation d’accueillir beaucoup de public, et tous les publics. Les chemins de Yosemite posent ainsi une véritable énigme aux adeptes de la nature à l’état brut. Faut-il accepter que le tout petit chemin qui mène au bas de grandioses chutes ait été macadamisé pour être accessible à tous, enfants, valides, ou visiteurs en fauteuil roulant? Adeptes de la grande course s’abstenir, petits marcheurs bienvenus! Le parc comporte plusieurs de ces chemins si ouverts et travaillés qu’ils en deviennent inévitablement surpeuplés en été. Mais en automne et au printemps, les deux plus belles saisons pour découvrir Yosemite, l’existence de ces sentes si démocratiques a l’immense mérite de laisser deviner aux non-marcheurs la plénitude et le bonheur qui pourraient être les leurs s’ils allaient plus loin, plus haut. Le lac du Miroir, la cascade du Voile de la mariée font partie de ces buts de promenade plus que de randonnée, chemins fréquentés par des amoureux en goguette et les familles avec jeunes enfants, venus très simplement prendre le vert.

Le confort au vert

Autre surprise pour le randonneur européen, le nombre de sentiers en escalier. De vrais escaliers à même la roche, qui s’élèvent pierre après pierre, bâtis pour baliser l’ascension, et dissuader les randonneurs de piétiner fleurs ou arbres en devenir en prenant un raccourci. La montée est facile, régulière, efficace. Rarement le mot «marche» n’aura autant justifié sa double signification. Les petites personnes adorent. Il faut dire qu’il est difficile d’égaler un tel rapport effort/récompense… Aujourd’hui Yosemite est à la recherche de fonds pour entretenir et rénover ses escaliers de montagne.

D’autres chemins, encore. Ceux-là ressemblent aux chemins d’Europe, longs, formés de cailloux, irréguliers, visant une forme naturelle. Faiblement indiqués, vagabondant loin des trois routes principales qui desservent le parc, ils font tourner la tête des plus blasés. Plus de béton ou d’escalier, bien sûr, mais le granit brut, les prairies luxuriantes et la majesté des cascades, rayonnantes au printemps. C’est la wilderness, cette «sauvageté» inexistante en français. Deux temples attirent des fidèles du monde entier: l’austère falaise d’El Capitan, 900 mètres, et le Half-dome, paroi arrondie d’un côté et toute verticale de l’autre. Non non, ce n’est absolument pas destiné aux petites personnes ! D’autant que Yosemite offre de nombreux chemins haut perchés et spectaculaires praticables par tous, pour peu qu’on soit persévérant. Le parc lui-même est entouré de réserves naturelles qui sont devenues paradoxalement plus sauvages que lui: l’immense majorité des visiteurs restent dans la vallée, qui ne représente que 5% du parc.

Oui, la prochaine fois il faudra partir plusieurs jours; le permis de camping est obligatoire (wilderness permit), mais on peut planter sa tente où l’on veut dans les parcs nationaux au delà d’une certaine zone, une liberté inconnue en Europe. Il faudra recommencer, un peu plus près du ciel, il n’est pas si loin. Là-haut, les séquoias sont plus grands, le granit plus noir, les chants d’oiseau plus gais, l’air plus pur. Et quand on les verra, c’est sûr, les ours seront plus bruns aussi.