Critiques d’époque (5)

«Les Choses»: ce n’est pas de la littérature

En 1965, le premier roman de Georges Perec ne passe pas inaperçu et décroche le Prix Renaudot. Un coup de maître mais qui ne convainc pas tout le monde. Jean Bloch-Michel, dans la «Gazette de Lausanne», critique non sans finesse mais résolument, cette curiosité «sociologique» plutôt que littéraire

Critiques d’époque 5/6

Titre:
Qui ?
Chez qui ?

En 1965, les prix littéraires de l’automne couronnent deux premiers romans. Le plus fameux, le Goncourt, récompense L’Adoration de Jacques Borel. Un professeur de lycée, âgé alors de 42 ans, lecteur passionné de Proust, les critiques s’accordent d’ailleurs sur la complexité du style. Il écrira plus tard La Dépossession, Le Retour, Le Déferlement et L’Attente, sans jamais vraiment parvenir à atteindre un grand public. Mais revenons chez Drouant, en ce jour de novembre 1965, où se sont réunis les jurys du Goncourt et du Renaudot, grâce à une dépêche de l’Associated Press que publie en une la Gazette de Lausanne le 23 novembre.

Rite annuel

«Chez Drouant, dans ce décor traditionnel de la place Gaillon, portiers et maîtres d’hôtel blasés assistaient un peu avant 13 heures à ce rite annuel qui fait d’un auteur souvent inconnu la vedette de l’actualité et le bénéficiaire potentiel de plusieurs dizaines de millions que produira la vente de son livre: cohue des journalistes photographes, cameramen, qui se pressent vers le premier étage du restaurant où les Goncourt font attendre leur verdict. […] Le Goncourt 1965 est un livre de 600 pages, qui n’est que le récit minutieux d’une écriture classique, de la vie de l’auteur, père de cinq enfants, professeur d’anglais, qui a attendu d’avoir quarante ans pour livrer cette autobiographie qui se veut pourtant objective».

L’auteur de la dépêche est plus sobre pour le Prix Renaudot, moins prestigieux: «Pour le quarantième Prix Renaudot, Georges Perec avec Les Choses (Julliard) l’a emporté par cinq voix contre deux à René Pilhes et deux à Albertine Sarrazin», note-t-il et de préciser: «Georges Perec, né en 1935, sociologue et documentaliste au CNRS, […] raconte dans Les Choses l’histoire de l’entrée d’un jeune couple d’étudiants dans la vie adulte avec son matérialisme ambiant en contradiction avec les aspirations de la jeunesse. La victoire finale revient à ces «choses» qui composent le confort moderne.»

Charabia

Quelques jours plus tard, le 27 novembre, dans la Gazette de Lausanne, Jean Bloch-Michel – romancier lui-même, résistant, qui fut un ami de Camus – revient sur le Prix Renaudot, non sans réserves face aux choix «d’avant-garde» du jury: «Il faut croire que certains livres s’imposent. C’est ainsi que l’Académie Goncourt, dont les choix ont été ces dernières années si discutables, a couronné cette fois-ci le meilleur livre de la saison. L’Adoration de Jacques Borel n’est pourtant ni un livre facile, ni un livre complaisant.»

«Pour ce qui est du Prix Renaudot, le jury qui l’attribue semble avoir choisi désormais son genre et son style: une avant-garde résolue, puisque après Le Clézio et Jean-Pierre Faye, c’est Georges Perec qui a reçu le prix cette année pour son roman Les Choses. Dans un sens, ce roman, ou plutôt, comme il s’intitule lui-même cette «histoire des années soixante» est, par ce qui m’apparaît être ses défauts, très significatif d’une certaine tendance de notre littérature. J’ai en effet parlé ici d’une littérature psychiatrique. Il faudrait maintenant parler d’une littérature sociologique. […] Et, de la même manière qu’on a pu assister à une sorte d’invasion de la psychiatrie et surtout de la psychanalyse dans le roman, Les Choses annoncent peut-être celle de la sociologie.»

«Ce n’est pas parce que les deux héros du livre exercent le métier de psycho-sociologues que les choses se passent ainsi, c’est parce que l’auteur n’a pas voulu faire le portrait de deux individus, mais de deux individus moyens. Jérôme et Sylvie n’existent pas et ne sont pas censés exister: ce ne sont que les noms attribués à deux symboles qui représentent le couple moyen dans les années 1960, tel que les données de la sociométrie le définissent. L’auteur en arrive parfois à si bien oublier qu’il écrit une «histoire» qu’il reprend le ton et le vocabulaire de la science dont il veut appliquer ou peut-être incarner les données; il lui arrive ainsi de parler du «jeune homme théorique» ce qui, si je comprends ce genre de charabia, signifie le jeune homme tel que le définit la moyenne des observations sociologiques.» […]

«Cependant il ne faudrait pas croire que ce soit un portrait que l’auteur veut dessiner. Sa préoccupation est essentiellement, comme le titre du livre l’indique, les rapports de ces jeunes gens théoriques avec «les choses». Non pas les choses en tant qu’objets extérieurs, mais en tant que marchandises offertes par une société de consommation dans laquelle ces êtres abstraits essaient de s’insérer.» […]

«Pour ce qui est du psychologique, l’auteur prendra bien garde de ne définir ses jeunes gens théoriques ni par des goûts individuels, ni par des sentiments particuliers, ni pas des travers ou des qualités qui les individualiseraient. Les seuls ressorts psychologiques examinés seront ceux qui sont les aboutissements des diverses pressions sociales exercées sur eux. De tout autre point de vue, ils seront parfaitement nuls ou plutôt parfaitement inexistants.»

«Une première conséquence de ce parti pris, c’est qu’évidemment Jérôme et Sylvie n’existent ni dans l’esprit de l’auteur ni – encore moins – dans celui du lecteur.» […]

Anti-littérature

«Je n’ai aucune idée de ce que représentent de telles recherches pour la sociologie. Je suis convaincu que pour la littérature, leur valeur est absolument nulle. Il se peut que le livre de Georges Perec obtienne quelque succès de curiosité, mais il apporte bien moins au lecteur que les ouvrages de vulgarisation bien faits, comme par exemple ceux de Vance Packard sur Les Obsédés du Standing ou La Civilisation du Gaspillage. J’ajoute que les ouvrages de Vance Packard sont à la fois plus sérieux, plus instructifs et beaucoup plus amusants. Or ils traitent exactement des mêmes sujets que ceux que Georges Perec a choisi de traiter à son tour, mais sous la forme d’une «histoire des années soixante». Peut-être une telle expérience pouvait-elle être tentée une fois. Je pense, quant à moi, qu’elle était parfaitement inutile et de plus sans intérêt. Mais ce dont je suis convaincu, c’est qu’elle ne peut comporter aucune suite: on peut évidemment choisir d’autres moyennes et d’autres symboles: après Jérôme et Sylvie, qui ont vingt ans en 1960, peut-être aurons-nous Robert et Marguerite, qui auront trente ans à la même époque ou Jules et Adèle qui en auront soixante, etc. Sur la valeur de tels ouvrages en tant que recherches sociologiques, je n’ai évidemment aucune opinion, n’étant pas moi-même sociologue. Sur leur valeur littéraire, je suis convaincu qu’ils ne représentent rien, pas même ce qu’ils veulent représenter. La «moyenne» de Georges Perec, ses «jeunes gens théoriques», je demande simplement qu’on les compare, pour ce qu’ils nous enseignent sur notre siècle, avec ce que nous apprennent sur le leur les personnages de Balzac.»

«Les Choses», ce n’est pas de la littérature

En 1965, le premier roman de Georges Perec ne passe pas inaperçu. Il décroche d’embléele Prix Renaudot. Un coup de maître mais qui ne convainc pas tout le monde. Jean Bloch-Michel, dans la «Gazette de Lausanne», critique, non sans finesse mais résolument, cette curiosité «sociologique»

Publicité