Rencontre

Christian Bernard, le musée est un mode de vie

Directeur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève, le Mamco, Christian Bernard invente depuis une vingtaine d’années une manière sans équivalent d’exposer les œuvres et de construire un patrimoine culturel public

Christian Bernard,le musée est un mode de vie

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«Un jour, au début des années 1990, dit Christian Bernard, je reçois une lettre qui m’invite à réfléchir à un projet à Genève.» Ce projet, c’est le Musée d’art moderne et contemporain de Genève, le Mamco. Christian Bernard le dirige depuis son ouverture, en septembre 1994, et sans doute depuis un peu plus car il fallait le construire. Une vingtaine d’années pendant lesquelles le musée genevois est devenu une référence par la qualité de ses expositions et par sa manière de les concevoir. Entre-temps, le Mamco a constitué une collection qui dépasse largement les 2000 œuvres, un patrimoine.

Mais au début des années 1990, Christian Bernard est à Nice. Il est responsable de la villa Arson, un centre d’art contemporain qui s’est fait un nom sur le plan international. Il y a inventé de nouvelles relations entre une école d’art, des résidences d’artistes et les espaces d’exposition. Il a organisé quelques manifestations qui font date, Tableaux abstraits en 1986 ou Le désenchantement du monde en 1990.

A cette époque, les rapports avec le Ministère de la culture, l’administration centrale dont il dépend, se dégradent. Christian Bernard réfléchit beaucoup à la question des musées. «J’en ai visité un grand nombre en Europe et en Amérique du Nord. Les années 80 ont été catastrophiques. A cause des architectes, à cause des politiques. Ils ont fait des monuments et pas des instruments. Des musées surgissaient partout, de plus en plus riches, ostentatoires, prétentieux, arrogants… Et politiquement onéreux. Je m’intéressais à leur logique, à leurs organisations, à leurs accrochages, à leurs collections… C’était un sujet de réflexion passionné.»

«J’avais quelques attaches à Genève», explique encore Christian Bernard. Des liens tissés dès les années 1982-1985, quand il était conseiller pour les arts plastiques de la région Rhône-Alpes, puis à la villa Arson. Et des liens plus anciens encore avec la Suisse, tissés durant sa jeunesse à Strasbourg, quand il visitait la Kunsthalle et le Kunstmuseum de Bâle qui ont été parmi ses premiers contacts directs avec l’art contemporain alors que la province française était de ce point de vue un désert.

Christian Bernard est venu à l’art contemporain par passion, pas par formation. Il a suivi des études de lettres et de philosophie. Il a enseigné en Alsace tout en ayant une activité de critique d’art en marge de son travail. Il a aussi organisé des expositions.

Au début de la décentralisation culturelle, pendant le premier septennat de François Mitterrand à la présidence de la République, le gouvernement est contraint de faire appel à des francs-tireurs dans son genre; il n’y a ni centre d’art, ni collection régionale, ni carrière professionnelle balisée, tout est à faire. En 1982 Christian Bernard devient conseiller pour les arts plastiques de la région Rhône-Alpes, huit départements, un ­territoire presque aussi grand que la Suisse. Ce qui le conduit à ­participer à l’explosion de l’art contemporain et à contribuer à la constitution d’un patrimoine contemporain qui n’existait alors en France, et de manière fragmentaire, qu’à Paris et en Province, à Saint-Etienne ou à Grenoble.

Dix ans plus tard, la situation a changé. «L’école du patrimoine s’est développée, dit-il; il était important de créer des formations, mais ça a verrouillé les choses.» Exit donc les francs-tireurs.

Diriger un centre d’art ne peut plus le satisfaire, «ce n’est pas un musée, un musée est un lieu d’accumulation, de stratification, et plus j’ai de profondeur de champ, plus j’aime mon travail». Christian ­Bernard espère se voir confier la direction d’une institution patrimoniale, mais il se rend compte que c’est impossible en France. La lettre arrive à point. «J’étais surpris qu’on ait pensé à moi pour réfléchir à un musée à Genève alors que c’était une de mes préoccupations à ce moment-là», dit-il. C’est à Genève qu’il vivra donc sa passion et grâce au musée qu’il y fera sa vie.

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«Adolescentdans les années 1960, j’étais séduit parla radicalité politique des situationnistes, mais l’idée qu’on puisse dépasser l’artme semblait erronée et je le pense encore»
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