Radiographie d'un lit contemporain: cinquante centimètres de hauteur pour le sommier, trente-cinq pour le matelas, plus le surmatelas, et le drap, et la couette, et le plaid, et les huit oreillers, sans compter la tête de lit capitonnée. Tout semble prêt pour un remake de La Princesse au petit pois. C'est dans ces cocons suspendus que les rêves d'aujourd'hui se tissent, dans ces nuages mœlleux que l'on s'abandonne. Au sommeil, aux livres, aux fantasmes, à la dînette, au travail, aux confidences et à toutes sortes de choses plus ou moins avouables. Si les lits sont désormais plus confortables, plus hauts, plus larges, plus volumineux, c'est qu'ils sont devenus la pièce maîtresse de la chambre à coucher, elle-même devenue une pièce à vivre à part entière.

«Avant, la chambre était strictement fonctionnelle, la plupart du temps dissimulée aux regards extérieurs; on y dormait, un point c'est tout. Aujourd'hui, on y reçoit, on la décore, elle n'est plus un espace privé. Notamment sous l'influence du loft, où les pièces sont décloisonnées. Même dans les hôtels, les suites ne sont plus divisées en chambre et salon; les codes sont moins rigides, on circule librement», relève Pascal Klein, directeur du marketing Sofitel monde. Si cette chaîne française est une référence de l'hôtellerie, c'est notamment grâce à son lit MyBed, dont le nombre croissant d'inconditionnels a décidé Sofitel à le commercialiser en 2003. Aujourd'hui, il est devenu une référence de la literie. C'est lui, notamment, qui a contribué à populariser le surmatelas, une sorte de fine couette sur laquelle on s'allonge mœlleusement et qui recrée cette sensation de bulle protectrice que l'on pouvait avoir lorsque, enfant, on se glissait entre les deux couches de son duvet quatre-saisons. «MyBed est né d'une réflexion que nous avons eue au début des années 2000. C'était au moment où se jouait aux Etats-Unis une véritable «guerre du lit» entre les grands hôtels, qui a occasionné des recherches de pointe et des améliorations considérables pour le confort du couchage. C'est également à cette époque que l'accélération du rythme de travail et son caractère de plus en plus nomade ont révélé un désir de cocooning», explique Pascal Klein.

Pendant longtemps, le message publicitaire des hôtels était Comme à la maison. Aujourd'hui, les vendeurs de sommeil s'entendent de plus en plus souvent demander des lits «comme à l'hôtel», explique-t-on chez Domiciles Nuit et chez Meubles & Cie à Genève. «Il y a ce fantasme de l'hôtel, avec tout ce qu'il comporte. Le caractère à la fois cosy, impersonnel et cliché de sa décoration est plébiscité», souligne l'architecte d'intérieur Arnaud Christin de Meubles & Cie. L'esthétique du lit «gros bonbon duveteux», comme on la définit chez Sofitel, s'inscrit parfaitement dans cette tendance actuelle du design qui renoue avec le merveilleux, la fantaisie, le baroque, une poétique théâtrale... comme un désir de réenchanter le monde. «Pour les clients, il faut avant tout que ce soit beau. Passé le premier coup de foudre vient la recherche du confort», explique Marie-Cécile de l'Etoile, directrice des boutiques Domiciles. La mode est aux têtes de lit monumentales - elles atteignent parfois jusqu'à 1 mètre 60 de haut -, souvent en tissu, comme le tour de lit avec lequel elles forment un tout homogène et protecteur. Le changement morphologique principal du lit est d'ailleurs son élévation, souvent jusqu'au niveau des fesses, comme une assise. De ce fait, les sommiers sont hauts, abritent parfois un coffre (on peut les soulever pour y ranger des choses dessous) et sont posés sur des pieds apparents ou masqués dans le tissu. Quant au matelas, il n'est bien souvent pas encastré dans le sommier, mais posé à fleur de cadre. Le tout donne un effet «à la fois massif et aérien, comme suspendu», relève Barbara Grollimund, architecte d'intérieur chez Teo Jakob. L'exact contre-pied du futon, dont l'empreinte sur ces deux dernières décennies est forte, à la mesure de son déclin actuel.

La plupart des lits sont modulables. Après avoir défini la structure (forme, taille, couleur, matière), le sommier et le matelas peuvent être choisis relativement indépendamment l'un de l'autre. Si les sommiers qui se relèvent à la tête et aux pieds se fabriquent de moins en moins, c'est notamment parce qu'ils sont incompatibles avec les matelas à ressorts, qui, eux, ont repris un quasi-monopole du marché après quelques années de disgrâce durant lesquelles il n'était question que de latex. «La technologie des ressorts a beaucoup évolué. Ils sont ensachés, c'est-à-dire que chaque ressort est emmailloté individuellement dans un petit sac. Cela permet de suivre les moindres mouvements du corps. Les gens sont prêts à payer leur matelas plus cher que leur lit; ils sont à la recherche du confort absolu. Notre modèle le plus haut de gamme, le Symphonie d'Elite, coûte 5660 francs», explique Marie-Cécile de l'Etoile. Une merveille rembourrée de laine, de coton, de cachemire, de soie et de crin naturel, fabriquée en Suisse, avec des finitions manuelles. Mais certains prix vont bien au-delà de ce créneau, comme le lit tout intégré Vividus (sommier, matelas et surmatelas), du fabricant suédois Hästens, qui coûte la bagatelle de 75000 francs. Pour chaque morphologie, les besoins diffèrent et il est absolument nécessaire de tester longuement les matelas. Mais les lits durs, réputés meilleurs pour le dos, n'ont plus la cote: les médecins sont témoins des dégâts qu'ils ont entraînés.

Si la quête du lit parfait est avant tout structurelle - une étude du Centre hospitalier de Montpellier a révélé que l'on gagne 53 minutes de sommeil supplémentaires lorsque l'on dort sur un matelas neuf -, elle s'accompagne de nombreuses coquetteries. En témoigne le raffinement extrême des parures de lit en lin ou en coton égyptien brodées ou ajourées «que des femmes viennent acheter le samedi après-midi comme elles s'offriraient une paire de bottes», constate Marie-Cécile de l'Etoile. La décoration est désormais aussi une affaire de mode: «Les couleurs des lits sont très liées aux tendances. En ce moment, nous sommes dans une vague de prune, de violet, de vieux rose. Cet hiver, nous irons vers le noir et le gris», ajoute la directrice de Domiciles. Sans compter les nombreux accessoires qui habillent la chambre et lui donnent un côté boudoir: les plaids, les courtepointes, les coussins, les lampes de chevet et même les bancs de lit - eux aussi révélateurs de l'influence majeure de l'hôtellerie dans la sphère privée.