La timidité de l’écureuil. L’heure du zénith, bientôt, dans le hall de cet hôtel d’Avignon. Le soleil harcèle des baies anonymes. Claude Régy, lui, paraît flotter, pas menus de mandarin, chemise ciel à col mao, lunettes posées sur le nez comme une bouée. A 85 ans, le metteur en scène fait ses débuts au festival. Il y présente Ode maritime, étrenné il y a quelques semaines à Vidy, poème au large de tout, signé Pessoa et porté deux heures durant par l’acteur Jean-Quentin Châtelain. L’endurance du marin, un chef-d’œuvre.

Claude Régy est radical. «Je suis excellent, c’est tout», osera-t-il dans un moment, la barbe frisant soudain. Les timides frisent, quand ils se risquent au contre-emploi. Tous les critiques l’écrivent depuis un demi-siècle, il se distingue. Et puis les spectateurs savent reconnaître ceux qui s’écartent du chemin: beaucoup fuient en peloton apeuré, à mi-chemin de ses spectacles; ceux qui restent adorent.

Pourquoi tant de vagues? D’abord, Claude Régy a une prédilection pour l’immobilité. Ses acteurs s’enracinent dans le plateau comme le roseau dans la vase; le texte est leur alizée, leur tempête, mais d’intérieur. Surtout, il chasse l’accessoire: chez lui, pas de colonnes hellènes; une chaise suffit, dans un halo de solstice, avec juste ce qu’il faut de miettes sonores pour que le public perde le nord.

L’hommage d’Avignon à un maître? Claude Régy s’en moque. Il ne l’exprime pas ainsi. Le fils d’officier qu’il est soigne la forme. Il déteste la touffeur de la ville. «Je ne vais rien voir, dit-il, voix de bénédictin aux anges dans sa cellule. Je suis sectaire. Je suis dans le climat de mon spectacle, Ode maritime. Et j’ai du mal à accepter le travail des autres.» Chaque soir, ici comme à Vidy, il est dans la salle. Il veille sur Jean-Quentin Châtelain. Non, il le surveille. «Vous allez dire que je suis pervers, malade, mais c’est aberrant de penser que le travail est fini le dernier jour des répétitions.»

Gérard Depardieu, qu’il a lancé au théâtre en 1972; Jeanne Moreau, Delphine Seyrig, Bulle Ogier, ses favorites jadis, mais aussi Isabelle Huppert (dirigée dans 4.48 Psychose, à la Comédie de Genève en 2003) ont éprouvé sa dureté. L’écureuil mord. Certains se rebiffent. Lui ne plie pas. «Le public dénature le spectacle. Si les comédiens veulent le séduire, ce qui arrive tout le temps, tant les mauvaises habitudes sont incrustées, c’est la catastrophe. Abandonner le spectacle à ce moment-là, ce serait comme abandonner un nouveau-né. Je pense qu’il faut surveiller sa croissance, sans relâche.»

Une parole dans un corps. Le théâtre de Régy est liturgique et immédiat. Le reste? Poses et vanité! Jeune metteur en scène, il aurait pu céder à la tentation du spectacle classique: un décor, un dialogue qui aère l’esprit, un rideau qui tombe juste. Son métier, il l’a appris dans ces années 1950 où Jean Vilar et Gérard Philipe insufflent une jeunesse sèche à Corneille; où Jean-Paul Sartre et Albert Camus se querellent d’une pièce à l’autre. Claude Régy est le spectateur de cette gloire-là. Il aurait pu être son serviteur. Mais il lit Les Viaducs de la Seine-et-Oise, pièce d’une presque inconnue, ­Marguerite Duras.

Il l’appelle. Une amitié naît. «Elle riait, tellement, raconte-t-il. C’est grâce à elle que j’ai compris que les textes non théâtraux étaient les plus intéressants. Elle m’a confié L’Amante anglaise, l’histoire d’une femme qui a tué sa cousine. On a opté pour l’immobilité: Madeleine Renaud sur une chaise interrogée depuis la salle. Quand on demandait aux spectateurs ce qu’ils avaient vécu, ils parlaient du spectacle comme d’un film, avec des images, les leurs, pas celles qu’on leur avait imposées.»

Claude Régy rallie ce camp, celui qui se méfie du récit à la Mauriac, de la psychologie d’alcôve, des routines de plume. Marguerite Duras, Samuel Beckett, Claude Simon, ­– tous publiés aux éditions de Minuit – labourent ailleurs. «Nouveau Roman», lâchent les critiques. Nouveau théâtre, pense Claude Régy, qui veut une «communication secrète», entre l’acteur et le spectateur.

«Le comédien doit acquérir une passivité, c’est-à-dire écouter le texte comme s’il était en train de s’écrire. Il doit faire entendre le silence de l’écriture, traverser ce silence et le déposer devant nous. Les acteurs qui ne font pas entendre les silences sont nuls et non avenus.»

Dans le visage du vieil homme, quelque chose d’une enfance fâchée. Son père militaire de carrière voulait qu’il fasse des études de droit. Il a obtempéré, puis est passé à autre chose. Sa vie, des poètes buvards l’ont absorbée. «Je suis perdu dans le temps», murmure-t-il, le visage soudain près du nôtre. «Je suis autant dans mon passé que dans mon bref futur.» Puis, dans un éclat de gaîté: «Des projets, non! Je pense qu’il faut savoir s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Je suis près de la mort. Je ne veux pas conserver la vie dans n’importe quel état.»

On lui demande, comme cela fait partie du jeu, quel est son plaisir coupable. Un doigt sur les lèvres, il se déride: «Vivre en relation avec des choses obscures.» Tout est dit. Claude Régy aura traqué la voix muette de l’écriture, selon l’expression qu’il emprunte à l’auteur Jon Fosse. Un hors temps, qui n’est pas l’éternité, mais l’inconnu. D’ailleurs, il ne croit pas au temps, tel que les aiguilles le débitent. Il lui arrive d’écrire, de beaux textes qui sont des archipels de pensées, publiés aux éditions des Solitaires intempestifs – un nom qui lui va bien. L’un de ses recueils a pour titre Au bord des larmes. Rien de triste. Mais une manière de se tenir aux aguets, comme l’écureuil sur sa branche.