L'écusson cantonal sur la plaque des voitures suisses survivra-t-il à la réforme du système d'immatriculation? Question prématurée, répond inlassablement Frédéric Revaz, porte-parole de l'Office fédéral des routes (Ofrou): depuis que l'hebdomadaire alémanique Sonntag a annoncé, il y a quelques semaines, la perspective d'un changement, l'Ofrou est très sollicité, notamment par des citoyens qui lui écrivent de longues lettres plaidant ardemment pour tel ou tel système.

Réforme il y aura, confirme Frédéric Revaz: le parc automobile suisse ne cesse d'augmenter et, dans certains cantons comme Zurich ou Berne, la barre du million est bientôt atteinte, condamnant les actuelles plaques à six chiffres. La Confédération, les cantons et l'Association des services automobiles vont donc se réunir l'an prochain pour chercher la formule d'avenir. Rien ne presse: la réunion n'est même pas agendée, explique le porte-parole. Mais le sujet suscite d'ores et déjà l'effervescence. Et Frédéric Revaz mesure d'emblée la dimension «identitaire» du modeste rectangle métallique, qui n'en demandait pas tant. Sa dimension sociologique, ajouterons-nous, après avoir pesé les enjeux d'un débat déjà bien avancé dans plusieurs pays voisins. Nombre d'entre eux, en effet, ont adopté de nouvelles plaques minéralogiques ces dernières années ou s'apprêtent à le faire.

La question la plus chaude est celle de la mention ou non d'une identification régionale. On s'aperçoit soudain que les GE suisses, les 75 français et autres MI italiens remplissent une multitude de fonctions assez hétéroclites. Par exemple, ils incitent le citadin à l'indulgence face à l'«étranger» qui se trompe de présélection, au centre-ville, aux heures de pointe. Ils offrent à l'écolier en voyage une bonne manière de tuer le temps en révisant ses noms de cantons, de départements ou de provinces. Ils aident à interpréter les signaux émanant d'un véhicule inconnu car ces derniers peuvent changer de signification d'une région à l'autre. En Italie, par exemple, un coup de klaxon napolitain sonne comme un joyeux salut, tandis qu'un coup de klaxon turinois est synonyme de noms d'oiseau. L'identification régionale permet encore aux responsables du tourisme local, de la police, ou aux commerçants, de savoir d'où viennent les visiteurs, les manifestants, les clients.

Mais surtout, les caractères localisateurs nous aident à nous conforter dans nos préjugés. Les Valaisans, comme chacun sait, roulent à une vitesse supersonique, les Argoviens trouvent leur permis dans une pochette-surprise - «Achtung Gefahr!» - et les Zurichois sont des écervelés: «Zu wenig Hirn». Les Parisiens, eux, sont heureux de ne pas être confondus avec n'importe quel provincial, ou pire encore avec un banlieusard. Lesquels banlieusards obéissent à une hiérarchie identificatoire impitoyable: la camionnette pourrie conduite par un type au teint brouillé? Une quatre-vingt-treize, bien sûr (Seine Saint-Denis). La 4x4 avec lévrier afghan assorti, qui grille les feux rouges? Une quatre-vingt-douze, évidemment (Hauts-de-Seine, Neuilly).

En 1999, l'Espagne décidait de balayer ces provinciales précisions et adoptait un nouveau système national qui supprime les M pour Madrid et autres B pour Barcelone. «Enfin, s'exclamait un lecteur d'El País au moment du changement, on va pouvoir voyager dans toute l'Espagne sans craindre qu'un malotru ne s'en prenne à votre voiture sous prétexte que vous êtes d'une province dont l'équipe de foot ne lui revient pas...» A quoi un autre lecteur, représentatif d'une large frange de mécontents, rétorquait en condamnant une réforme qui bafouait son «identité». Des Catalans firent ce que l'on s'attendait à ce qu'ils fassent: ils lancèrent l'idée d'un référendum pour revenir à l'ancien système.

En Italie, le ministre en charge n'a pas attendu l'arrivée d'un référendum. Un sondage, dit-on, lui a suffi pour réintroduire, en 1999, la mention provinciale supprimée à peine cinq ans plus tôt: 83% des Italiens plébiscitaient son retour.

Mais le cas le plus ébouriffant est celui de la France, qui va adopter un nouveau système, national et non plus départemental, dès le début de l'an prochain: la mention chiffrée du département disparaîtra de la suite de caractères identifiant le véhicule, ce qui a amené un certain nombre de députés à braver les barrières partisanes pour s'unir dans l'indignation. Après avoir posé en martyrs de la cause minéralogique sur les marches de l'Assemblée nationale, les membres du collectif «Jamais sans mon département» ont déposé un amendement contre le nouveau système.

Sa principale caractéristique est d'inventer la localisation non seulement facultative, mais «par affinité». Avec les nouvelles plaques hexagonales, l'automobiliste pourra en effet d'une part choisir d'afficher ou non, dans une bande bleue à droite du rectangle, une précision départementale. D'autre part, mentionner un département autre que celui où il réside. «Vous pourrez choisir le département avec lequel vous ressentez les attaches ou les affinités personnelles les plus profondes», spécifie, séducteur, le document explicatif du Ministère de l'intérieur.

Toute la modernité n'est-elle pas résumée dans cette trouvaille? L'identité, oui, mais à la carte. Si les Français s'en font les champions, d'autres pays, comme l'Italie ou la Grande-Bretagne, empruntent une voie similaire. Exemples et comparaisons ci-dessous.