«Comparé à d’autres disciplines artistiques, l’enseignement équestre a 100 ans de retard»

Allure de prêtre défroqué et regard de bandit, Bartabas rôde souvent dans les couloirs de l’académie équestre dont il est le créateur. Mondialement connu pour sa troupe de théâtre équestre Zingaro, le rebelle à la réputation sulfureuse a créé à Versailles une académie à son image: émouvante et atypique

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a amené à créer cette académie, alors que vous étiez déjà très connu et très occupé?

Bartabas: J’avais envie de synthétiser ce que j’avais fait avec Zingaro et de dire que l’équitation se pratique comme un art à part entière. En tant qu’artiste, je me suis posé la question de savoir ce qu’était la transmission. Il n’y a pas de méthode. Je suis incapable d’expliquer comment je conçois mes spectacles. Je pense que l’artiste, de son vivant, ne peut transmettre que son énergie et ses doutes. Quand on travaille sur des créations, on s’assoit autour d’une table, on cherche des musiques, on réfléchit; et là, mes élèves s’aperçoivent qu’il n’y a pas un savoir. Que je cherche… C’est cela que je peux transmettre de mon vivant.

L’académie est aussi un laboratoire de recherche. Comme Zingaro s’autofinance à 90%, on est en tournée pratiquement toute l’année et les artistes n’ont pas le temps de travailler sur eux-mêmes. J’ai donc voulu créer une compagnie-école qui non seulement transmettrait un savoir, mais qui pourrait également encadrer l’évolution personnelle des cavaliers. Ils participent à des représentations régulières et

à des créations ponctuelles, mais ils ont en plus le temps de se former, de former leurs chevaux et de s’épanouir dans plusieurs domaines artistiques sur le long terme. Le travail est aussi important que le résultat.

– L’académie a-t-elle été créée pour former des cavaliers pour les besoins de Zingaro?

– Non. Cela pourrait arriver, mais cela n’a pas encore été le cas. En revanche, des gens de Zingaro sont venus à l’académie. L’académie a son existence propre et ses spectacles. Il n’y a donc pas de raison que je lui prenne des éléments.

– Vous profitez de l’émulation qu’il y a ici?

– Oui, c’est très intéressant, parce que les écuyers sont jeunes et qu’ils ont toujours beaucoup de demandes. Ils ont une très bonne technique et, surtout, un très bon sentiment. C’est important, car, sans le sentiment, les mouvements deviennent mécaniques. Les disciplines artistiques permettent de développer cette sensibilité; elles ne servent pas uniquement à former des gens qui chantent à cheval. Je pense que l’académie va complètement révolutionner la manière de monter à cheval. Je constate que les cavaliers commencent partout à faire du travail au sol, que, même à Saumur, ils font maintenant de la préparation physique sans cheval.

Comparé à l’enseignement de disciplines artistiques comme la danse ou la musique, l’enseignement équestre a 100 ans de retard. Il est courant que les danseurs apprennent à chanter, ou à faire un peu de jonglage dans les conservatoires. Tout conservatoire de théâtre enseigne aussi des disciplines artistiques. En outre, les cavaliers sont très individualistes; il y a très peu d’entraide. Par exemple, un danseur étoile qui suit un cours de chant ou de danse est un élève parmi les autres et il a un rapport avec le professeur qui est un rapport d’élève à maître. Ce respect n’existe pas en équitation, alors qu’il faut accepter le regard extérieur, s’entraider, partager.

– Comment avez-vous choisi les disciplines artistiques enseignées?

– Toutes les disciplines sont intéressantes, mais il a fallu faire une sélection. L’enseignement de la danse était une évidence. Cela permet de ressentir sur son propre corps ce que représentent un assouplissement, des courbatures, et de développer les ­notions de placement ou de geste. L’escrime est très intéressante par les notions de respect et de travail en couple qu’elle implique. C’est une sorte de ballet qui nécessite d’être à l’écoute de l’autre. L’atout principal du chant est qu’il donne confiance en soi, parce que l’on découvre que l’on est capable de sortir des sons que l’on n’imaginait pas. C’est aussi l’une des rares disciplines qui peuvent se découvrir très tard. Le kyudo est très important pour le centrage, la respiration, la concentration. Il comprend également la notion de ­respect du geste et toute une philosophie sur le travail qui est très intéressante. Nous pratiquons également le tir à l’arc à cheval, que l’on a un peu inventé et codifié nous-mêmes, tout comme l’escrime à cheval. Mais le plus important est ce que la discipline apporte aux écuyers plus que ce qu’elle apporte au spectateur. Il y a beaucoup de créations où ils ne font pas d’escrime ni de tir à l’arc. Ces disciplines sont comprises dans le spectacle régulier, car celui-ci ­représente l’académie.

– L’école est-elle restée proche de votre idée de départ?

– Elle est restée proche dans sa philosophie, mais elle évolue, surtout au niveau de son fonctionnement. Au départ, les écuries ont été ouvertes tous les jours au public, mais cela mettait trop de pression sur les élèves; il fallait leur laisser le temps de travailler leurs chevaux tranquillement.

– Ce désir de former les jeunes vous est-il apparu avec l’âge et le besoin de laisser quelque chose en héritage?

– Oui et non… Quand j’arrêterai, Zingaro s’arrêtera avec moi, car c’est un concept qui est très lié à ma personne, même si la troupe est composée de gens qui y travaillent depuis 20 ans. Ça fonctionne à travers mes délires personnels. Tandis que l’aca­démie fonctionne de telle façon que j’espère que quand j’arrêterai, elle continuera avec la même philosophie de travail, quitte à ce qu’elle prenne une direction un peu différente. C’est pourquoi j’ai voulu que l’académie s’institutionnalise. C’est un enseignement artistique qui doit être reconnu et pris en charge par les collectivités.

Je voulais également que l’académie ait un répertoire comme une compagnie de danse qui peut refaire certains ballets. A Zingaro, quand un spectacle se termine, il se termine pour toujours, parce qu’il est lié à des chevaux et à des interprètes particuliers. Tandis que l’un des buts de l’académie est de former des chevaux pour qu’ils rentrent au répertoire et qu’ils puissent remplacer les montures qui partent à la retraite. C’est pour cela que l’on utilise des chevaux qui ont des robes particulières. Dans le spectacle, le groupe de jeunes chevaux qui exécute le numéro des poulains en liberté a déjà été renouvelé trois fois.

– Est-ce difficile de recruter des écuyers?

– Très difficile. Le niveau de l’équitation en France est lamentable. D’ailleurs, il n’y a pas d’école officielle où l’on apprend à monter à cheval. L’Ecole nationale d’équitation forme des moniteurs mais pas des cavaliers. Il n’y a pas d’école d’équitation qui prépare à rentrer à l’académie, alors qu’il y a des écoles de danse qui préparent à rentrer dans les compagnies. La vocation de cavalier de spectacle n’est pas encouragée et encadrée.

– Pourquoi l’académie est-elle presque entièrement féminine?

– Les femmes représentent 85% des gens qui postulent. On a eu un maximum de trois garçons sur quinze. Les femmes sont aussi bonnes que les hommes, parce que l’équitation n’a jamais été une question de force. J’ai toujours dit qu’à cheval il n’y a pas d’hommes et de femmes mais une espèce de centaure qui n’a pas de sexe. Je vais même plus loin. Pour être un grand cavalier, un homme doit faire ressortir la part féminine qui est en lui, et réciproquement. Je pense que c’est le cas de n’importe quel grand artiste. A Zingaro, ça prend une forme qui se voit beaucoup, parce que j’ai créé ce costume qui ressemble à une robe et qui masque les jambes. Le fait que l’académie soit essentiellement féminine montre qu’elle est à l’écoute de la société. Car aujour­d’hui les équitants sont à 80% des femmes. Des institutions comme les écoles de Vienne, de Jerez ou le Cadre Noir sont complètement à côté de la plaque, même si elles essaient d’avoir une ou deux écuyères.

– Quels sont les objectifs de l’académie?

– J’espère qu’il y aura de plus en plus de vocations, de gens intéressants qui vont se présenter, car la qualité de l’académie dépend de ses artistes. Il n’y aurait pas eu de Béjart sans Jorge Donn, pas de Pina Bausch sans une poignée de ses danseurs. Ce sont d’abord les écuyers qui sont là depuis le début qui ont bâti la troupe. Ce qui est important, c’est l’âme de l’académie; il n’y a pas de grande école sans une âme. Maintenant, il faut que ce que représente ce travail soit reconnu, et pas seulement financièrement. Il fait partie de la transmission artis­tique en France.

– Comment se porte l’académie au niveau de la fréquentation et des finances?

– Elle se porte bien. On est habituellement plein à 70% de nos capacités. Cette année, on est un peu plus bas, ce qui est général. On n’a pas le public de Zingaro et on doit chercher une reconnaissance au niveau des pouvoirs publics. Ça commence à arriver, même si on n’a pas toujours eu ce que j’espérais. Ce n’est pas plus mal, il faut toujours garder une énergie de combat. Le petit scandale qu’il y a eu l’année dernière (ndlr: Bartabas avait été placé en garde à vue, car, déçu des subventions reçues, il avait passé sa colère sur le mobilier de la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France) a aussi resserré les rangs dans l’académie. J’aurais aussi pu fonder une école privée et faire payer les élèves très cher, mais je n’ai jamais voulu le faire. L’équitation est déjà suffisamment une affaire d’argent.

– Pourquoi garder le même spectacle chaque année?

– Il évolue beaucoup. Au début, c’était presque de la basse école. On aurait pu prendre dès le départ des chevaux plus dressés, mais on ne triche pas. On évolue avec notre travail, c’est très important. Il faut que chaque étape soit digérée. Et le spectacle a pour thème l’académie elle-même. C’est une base sur laquelle les écuyers peuvent s’appuyer et qui sert aussi à la formation.

– Vous engagez les écuyers pour quelle durée?

– Il n’y a pas de durée. C’est comme à l’Opéra de Paris, certains vont y passer toute leur carrière. Ils commencent petits rats puis ils deviennent danseurs interprètes, danseurs étoiles, etc. Et certains partent. Si je pouvais avoir dix écuyers titulaires, ça serait mon rêve. Ici, il faut aussi ­savoir s’affirmer; c’est comme à l’Opéra. Tous ne deviennent pas des danseurs étoiles et ici, tous ne deviendront pas titulaires.