Mais quelle était donc la langue de Christophe Colomb? Son journal est écrit en latin, mais il en tient un deuxième en grec, annote ses lectures en italien, écrit aussi en castillan mâtiné de graphies portugaises. Et d'ailleurs était-il Catalan, Génois, Portugais, Grec, Français, Basque ou Corse? Chacune de ces hypothèses continue d'avoir ses défenseurs.

L'exemple du grand explorateur est emblématique d'une époque où le voyageur en terres romanes glissait en douceur d'une langue à l'autre et, de proche en proche, parvenait à communiquer dans des dialectes très éloignés. Une époque où l'on pratiquait l'intercompréhension comme monsieur Jourdain faisait de la prose.*

Se méfier de son intuition

Cinq siècles plus tard, des linguistes promeuvent cette stratégie ancestrale comme un concept d'avenir (LT du 3.12.07). Certes, admettent-ils, avec l'avènement des Etats-nations, la frontière entre les langues s'est creusée, dessinant de grands ensembles homogénéisés et moins transparents les uns aux autres. Mais c'est surtout l'état d'esprit qui a changé: les correspondances entre langues d'une même famille n'intéressent plus que les philologues, si bien qu'on n'entend jamais un prof d'allemand prendre appui sur l'anglais ou vice versa. Pire: l'élève qui aurait le réflexe de faire des liens entre idiomes connus apprend à se méfier de son intuition, réputée le conduire droit au piège de l'à-peu-près qui tue. Et surtout: soit on «sait» une langue, soit on ne la sait pas, mais savoir seulement la lire, par exemple, revient à la savoir «mal».

Les promoteurs de l'intercompréhension rament donc à contre-courant. Mais ils ont un argument choc: on peut, disent-ils, communiquer entre locuteurs de langues voisines après quelques dizaines d'heures d'apprentissage seulement: chacun exploite ses connaissances pour comprendre la langue de l'autre et continue à s'exprimer dans la sienne.

Les instances européennes appuient ces pionniers, car l'intercompréhension pourrait bien constituer une stratégie providentielle pour sauver le plurilinguisme européen. C'est cet enjeu politique et social, peu abordé jusqu'ici, qui mobilise François Grin, professeur à l'Université et à l'Ecole de traduction et d'interprétation de Genève. Il s'en explique dans un livre collectif fraîchement paru qu'il codirige avec Virginie Conti, collaboratrice scientifique à la Délégation à la langue française de Suisse romande.** L'hégémonie de l'anglais n'est ni naturelle ni inévitable, plaide-t-il. Et l'intercompréhension un «un rêve à portée de main». Rencontre.

* «L'expérience des anciens voyageurs en terres romanes», de Claire Blanche-Benveniste dans«S'entendre entre langues voisines»

** «S'entendre entre langues voisines: vers l'intercompréhension.»Direction: Virginie Conti et François Grin. Ed. Georg, 407 p.