Syrie

Le contrôle d’Idlib par Al-Qaida inquiète les humanitaires

Les djihadistes consolident leur emprise sur la province rebelle. Au risque de mettre en péril les centaines de milliers de personnes qui dépendent de l'assistance internationale

Les hommes armés ont fait irruption dans le bâtiment. Puis ils ont délogé tous les employés qui ne leur faisaient pas acte d’allégeance. Le message est clair: le Conseil municipal d’Idlib, élu dans les règles par les habitants de cette ville du nord de la Syrie, devra désormais se soumettre aux combattants de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’émanation d’Al-Qaida en Syrie.

Voilà plusieurs semaines que les djihadistes de HTS (encore connue sous le nom de Front Al-Nosra, sa première appellation) n’ont plus à proprement parler d’adversaires militaires dans la province d’Idlib, la dernière province syrienne encore aux mains de la rébellion. Il y a un mois, ils mettaient au pas Ahrar el-Sham, jusqu’alors l’un des groupes les plus puissants de la rébellion armée. Depuis lors, ils semblent recruter à tour de bras, convainquant de gré ou de force des groupements plus réduits à rejoindre leur bannière.

Le coup de force au Conseil municipal de la ville, qui a eu lieu lundi dernier? Il avait trait à l’exigence des combattants de HTS de se voir offrir le contrôle des boulangeries municipales (le Conseil subventionne le pain), ainsi que la distribution de l’eau et les transports. «La prise de pouvoir est méthodique: après ses victoires militaires, elle cherche à obtenir le pouvoir politique», résume Mohamed al-Hammadi, qui coordonne une alliance d’ONG syriennes depuis la Turquie.

Prééminence d’Al-Qaida

Les djihadistes s’étaient déjà arrogé toute une série de compétences, au premier rang desquelles le contrôle de l’électricité, un domaine crucial. Plus encore: malgré ses dénégations, l’organisation est aujourd’hui aux commandes de Bab el-Hawa, le seul point de passage qui relie Idlib à la Turquie.

Cette prééminence de plus en plus claire d’Al-Qaida commence à embarrasser les humanitaires étrangers. Officiellement, rien n’a changé: la province d’Idlib compte actuellement plus de 2 millions d’habitants, dont plus de la moitié sont des déplacés internes, qui ont fui les combats d’Alep ou d’ailleurs en Syrie.

«Notre objectif, c’est d’acheminer de l’aide à ceux qui en ont besoin», explique Dina el-Kassaby, du Programme alimentaire mondial, l’agence de l’ONU dont dépend la survie de centaines de milliers de personnes à Idlib. Mais la pression monte: «L’évolution récente ne va pas simplifier les choses. Le pire qui puisse arriver, c’est qu’on se mette à blâmer la population pour les agissements de ceux qui la contrôlent. Nous sommes déterminés à plaider notre cause pour que cela n’arrive pas.»

La tête du fondateur du Front Al-Nosra mise à prix

Mais certains, déjà, ne l’entendent plus de cette oreille. «La province d’Idlib est le plus grand sanctuaire dont dispose Al-Qaida depuis le 11 septembre 2001», lançait récemment Brett McGurk qui dirige la lutte américaine contre l’organisation de l’État islamique, au sein de l’administration de Donald Trump.

Malgré ses changements d’appellation, Hayat Tahrir al-Sham continue d’être considérée comme un mouvement terroriste par les Américains, mais aussi par les Nations unies ainsi que par la Turquie voisine. Les Etats-Unis ont mis à prix la tête du fondateur du Front Al-Nosra, Abou Mohammed al-Joulani. Ils promettent 10 millions de dollars à qui permettra de le localiser.

De leur côté, Russes et iraniens, qui soutiennent le président Bachar el-Assad, se frottent les mains. «En s’emparant d’Idlib, le but d’Al-Qaida est de saboter les efforts de règlement pacifique du conflit», résume-t-on à Moscou, en passant sous silence les atrocités commises quotidiennement par le régime.

Les djihadistes «savent qu’ils ont intérêt à ne rien renverser»

Dans sa conquête de la province, les djihadistes ont mis les formes, jusqu’ici. A la frontière turque, ils ont laissé intact le drapeau de la révolution syrienne qui flotte à Bab el-Hawa, et renoncé à le remplacer par celui d’Al-Qaida. Et, au moins pour l’instant, ils évitent d’intervenir directement dans la question de l’aide humanitaire.

«Devant l’ampleur des besoins, ils n’auraient pas la capacité de tout gérer eux-mêmes. Ils savent qu’ils ont intérêt à ne rien renverser: ils nous l’ont fait comprendre», note Mohamed al-Hammadi. En souriant: «J’espère qu’ils s’en souviendront.»

Une fois les micros coupés, un responsable international dévoile pourtant ses préoccupations. «Des informations font état de la mise en place de barrages dans lesquels des «taxes» auraient été prélevées. Leur avancée systématique, dans tous les domaines où de l’argent peut être récolté, nous inquiète.» De fait, certaines ONG internationales, actives en Turquie, auraient déjà décidé de suspendre leurs activités.

Idlib, un prochain Mossoul ou Raqqa?

La nécessité d’une aide humanitaire d’urgence reste facile à démontrer. Mais les choses se gâtent lorsqu’il s’agit de défendre des projets de «stabilisation» ou de développement à plus long terme. Plusieurs pays importants, dont l’Allemagne, hésitent ouvertement à poursuivre des investissements dont pourrait, in fine, bénéficier Al-Qaida pour établir un éventuel «émirat».

«Pour être franc, nous n’avons vu aucune aggravation de la situation ces dernières semaines», note Hassan Boucenine, chef de la mission Syrie de Médecins sans frontières (MSF) basé à Gaziantep, en Turquie.

L’Organisation humanitaire continue de délivrer des médicaments sans être victime d’extorsions, et l’hôpital dont elle s’occupe, en charge des grands brûlés, reste ouvert à tous. «Mais notre personnel local et la population en général sont extrêmement préoccupés. Personne ne veut voir Idlib se transformer en un prochain Mossoul ou Raqqa.»

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