Le couple El-Assad trahi par ses courriels

Syrie L’opposition a piraté 3000 messages confidentiels

«The Guardian» en publie des extraits

Alors que le peuple syrien souffre sous le joug conjugué de la répression et de la pénurie, l’épouse du président, Asma el-Assad, acquiert le 20 janvier dernier sous un nom d’emprunt un caquelon à fondue sur Amazon.com. Le journal britannique The Guardian a publié dans son édition de jeudi des révélations basées sur 3000 messages échangés par le couple présidentiel avec leur entourage le plus intime, des amis, des parents et des conseillers. Les courriels de cette correspondance tantôt futile, tantôt politique, et qui s’échelonne entre juin 2011 et début février, ont été interceptés par une organisation de l’opposition syrienne qui les a transmis au Guardian. Un long travail d’enquête a permis aux journalistes de se prononcer en faveur de l’authenticité des messages. Ces fuites ouvrent plus qu’une fenêtre sur le régime, elles permettent une immersion hallucinante.

Les courriels interceptés montrent les préoccupations de la première dame, qui dépense sans compter des milliers de dollars sur Internet pour acquérir les meubles d’un designer branché, ou pour 15 000 francs de chandeliers, de bougeoirs et de tables. Pendant que son mari surfe sur le Net à la recherche de morceaux de musique. Ce qu’il télécharge est éclectique et va de la pop anglaise de New Order aux chansons de la star américaine Blake Shelton. Pour contourner les sanctions qui leur interdisent toute transaction avec la plupart des pays occidentaux, le couple utilise des prête-noms et des intermédiaires. Le nom de domaine «alshahba», une compagnie que possède la famille Assad, héberge leurs messageries.

Dans un échange avec l’une de ses amies et parentes à qui elle envoie un lien vers l’offre exclusive d’un bottier branché, Asma el-Assad s’émerveille, le 3 février, devant une paire de chaussures, incrustées de cristal, à plus de 5500 francs: «Ne te tapent-elles pas dans l’œil? Elles ne sont pas faites pour Monsieur Tout-le-monde!» Son interlocutrice lui répond le lendemain: «Je les adore! Elles sont vraiment cool… Mais je ne pense pas qu’elles vont être utiles prochainement.» Est-ce la faute aux talons de 16 cm ou une prise de conscience des difficultés à venir. Le même jour commence le pilonnage de Bab Amro, à Homs.

Au gré des mots doux que le couple échange, Asma el-Assad apparaît totalement solidaire de son mari: «Si nous sommes forts ensemble, nous surmonterons cela ensemble… Je t’aime», écrit-elle le 28 décembre. Elle signe souvent «aaa» pour Asma al-Assad ou «AK», les initiales de son pseudonyme, Alia Kayali. Lui, c’est simplement Sam. En réponse à un message de sa femme qui lui annonce un jour de juillet pouvoir se libérer de ses obligations à partir de 17 heures, il tourne en dérision les réformes politiques qu’il prétend mener: «Voilà la meilleure des réformes dont un pays pourrait rêver. Nous devrions l’adopter plutôt que ces lois idiotes sur les partis, les élections et la presse.»

Au nombre des destinataires les plus fréquents figurent de jeunes experts en communication et, parmi eux, une jeune femme promue conseillère spéciale de Bachar el-Assad. Sherazade Jaafari, fille de l’ambassadeur de Syrie aux Nations unies, a pris un rôle stratégique à la tête d’une petite équipe de spécialistes en relations publiques. C’est elle qui est derrière l’interview d’une heure que Bachar el-Assad donne à la chaîne américaine ABC. Elle ne manque pas de lui expliquer comment duper les auditeurs états-uniens.

Les fuites publiées confirment aussi le rôle joué par des conseillers occultes qui font le relais avec Téhéran. L’un d’entre eux, Hussein Mortada, met en garde le président après l’attentat contre un siège des services secrets à Damas dans lequel 43 personnes ont péri le 23 décembre: «Ce n’est pas dans notre intérêt d’accuser Al-Qaida, parce que cela dégage l’opposition et les Etats-Unis de toute responsabilité. […] Nous devons dire que l’administration américaine, l’opposition et les Etats qui ont illégalement infiltré des armes dans le pays sont derrière l’attentat. Ainsi, nous pouvons attaquer.»

Encore plus compromettant, le président aurait été averti de la présence de journalistes étrangers à Homs dès le mois de novembre. Son bras droit dans la région, Khaled Ahmad, lui enjoint de «renforcer sa mainmise sécuritaire». La suite a montré que Bachar el-Assad a tenu compte de ces conseils.

Mais peut-être la révélation la plus surprenante émane-t-elle d’une conversation entre Asma el-Assad et son amie Mayassa al-Thani, la fille de l’émir du Qatar, l’un des dirigeants les plus hostiles au régime syrien. Cette dernière assure Asma el-Assad de la considération de son père et, surtout, propose au couple d’accepter un exil au Qatar pour le bien de la Syrie: «C’est le bon moment pour partir et recommencer une vie normale», écrit-elle le 11 décembre.

Les pirates d’Anonymous publient début février une liste d’adresses e-mail utilisées par des membres du clan Assad. Parmi elles, une adresse au nom de sam@alshahba.com. Le lien est fait avec Bachar el-Assad, qui reçoit le 7 février sur sa messagerie un courriel menaçant. Les deux comptes du couple sont immédiatement abandonnés.