Ueli Maurer doit craindre pour sa crédibilité

Défense Pour le conseiller fédéral, «ce sera le Gripen ou aucun avion»

L’autorité du ministre est minée par les fuites

Acquisition du Gripen, cyberdéfense, financement de l’armée: bien qu’il fasse bonne figure contre mauvaise fortune, à chacune de ses rencontres avec la presse le ministre de la Défense Ueli Maurer est désormais contraint à l’auto-justification. Malgré tous ses efforts pour afficher sa sérénité, sa stratégie de communication se résume à se défendre. Corrigé par le Conseil fédéral sur sa stratégie de cyberdéfense mais aussi le cadre financier de l’armée, contesté au sein de l’armée pour le choix du Gripen, ébranlé par le chaos informatique autour de la récupération des armes personnelles, Ueli Maurer doit craindre pour sa crédibilité.

Lundi, à la caserne de Jassbach, dans l’Emmental, là où se prépare la guerre électronique, le conseiller fédéral s’est pourtant montré très agacé par les fuites provenant de l’administration militaire et mettant en cause le choix du Gripen de Saab, à la place du Rafale de Dassault ou de l’Eurofighter de EADS. Selon ces informations, les essais réalisés au début du mois de mai en Suède avec le prototype E/F n’auraient pas été concluants. On n’aurait pas pu tester à fond la version choisie par la Suisse. Seules 7 des 98 améliorations exigées par Berne auraient été réalisées et l’appareil, avec son nouveau moteur, n’aurait atteint que Mach 1,23 au lieu de Mach 2.0.

Pour Ueli Maurer, toutefois, «tout se déroule comme prévu. Nous voulions tester les modifications les plus importantes, l’emport supplémentaire de fuel, le nouveau moteur; cela s’est déroulé normalement.» Ce que confirme Saab, selon qui les «98 améliorations sont à quelques exceptions près soit déjà complètement intégrées, soit tout au moins testées en vol et en rapide voie de développement vers la maturité». Pour Saab, si Mach 2.0 n’a pas été atteint lors de ses essais, c’est que ce n’était pas nécessaire à ce stade des tests. Qui vont encore se poursuivre en continu sur plusieurs années, selon Ueli Maurer.

Le problème pour ce dernier n’est pas les critiques des médias, mais ceux qui les nourrissent. Le ministre de la Défense l’admet: «Il y a encore au sein de l’armée un noyau qui veut un autre avion et qui continue à transmettre des informations pour modifier notre choix.» Et, devant les caméras, de se montrer sévère: «Qu’on sache bien que ce sera le Gripen ou pas d’avion du tout.» Près de six mois après l’option du Conseil fédéral pour le Gripen, Ueli Maurer n’est toujours pas parvenu à aligner les officiers des Forces aériennes et les ingénieurs d’armasuisse. Les militaires n’ont pas avalé le choix politique de leur patron: le meilleur avion possible au meilleur prix possible. Mais, admet un haut gradé, «il y a un vrai problème de loyauté envers le politique au sein de l’armée, attisé par les restrictions financières».

Ueli Maurer et ses cadres pensaient avoir gagné la partie en obtenant du parlement une hausse du budget militaire de 600 millions, soit un plafond de 5 milliards de francs. Mais le Conseil fédéral, où Ueli Maurer manque d’alliés, vient de raboter 300 millions. Et la Défense devra encore prélever 300 autres millions sur son budget pour alimenter le fonds spécial destiné à financer l’achat des 22 Gripen. Cette incertitude autour du plafond financier déstabilise le Département de la défense et rend très hasardeuse toute planification budgétaire.

Ce que confirme un membre de la commission de politique de sécurité: «Les hauts cadres de l’armée ont les nerfs à fleur de peau. Ils ne supportent plus la moindre question critique de la part des députés.» Il faut dire que les couacs de communication s’accumulent ces dernières semaines pour le Département de la défense. Le chef de l’armée, André Blattmann, avait dû organiser de toute urgence une conférence de presse, il y a quinze jours, pour démentir «avec véhémence que l’armée ait menti ou fait preuve de laisser faire concernant les armes de service», après la révélation de données manquantes sur 27 000 dossiers individuels, ce qui avait provoqué l’indignation de la commission de politique de sécurité. Le chef de l’armée avait notamment accusé un journaliste d’avoir travesti les propos d’un de ses porte-parole, avant de se rétracter piteusement deux jours plus tard.

Il y a aussi le dossier de la cyberdéfense, corrigé par le Conseil fédéral (LT du 05.05.2012). Certes, le dossier reste encore entre les mains du DDPS, qui est appelé à modifier ses plans, mais la responsabilité opérative passera au Département des finances, plus particulièrement au service Melani déjà chargé de la veille contre les agressions informatiques, a admis Ueli Maurer lundi. Le Conseil fédéral se méfie d’une trop forte militarisation de ce secteur clé.

Pour un spécialiste des questions militaires, «Ueli Maurer souffre d’une absence de stratégie de communication, mais surtout de son incapacité à nouer des alliances au sein du Conseil fédéral».

Six mois après le choix du Gripen, Ueli Maurer n’est toujours pas parvenu à aligner ses officiers et ingénieurs