Quel impact aura la crise financière sur le ménage des cantons suisses? Aucun, si l'on en croit les budgets 2009 élaborés en Suisse romande (voir tableau ci-dessous). A part Neuchâtel, englué dans un déficit structurel, tous les cantons sis de ce côté de la Sarine prédisent des bonis pour l'an prochain. Mieux, leurs prévisions incluent, pour la plupart, des baisses d'impôts, tout en revalorisant largement la fonction publique et en accroissant le volume des investissements. A l'heure où la Banque nationale suisse (BNS) doit voler au secours d'UBS, tout cela ne fleure-t-il pas trop l'optimisme?

Les réponses se veulent nuancées. La crise va nous toucher, mais pas tout de suite, assurent par exemple les grands argentiers Pascal Broulis (VD) et Claude Lässer (FR). «Le risque existe, mais à moyen terme. Les budgets cantonaux 2009, pour la plupart, profiteront encore de la bonne conjoncture de 2007 et de 2008 grâce au solde des impôts. Par ailleurs, nous avons été très prudents en estimant les recettes fiscales sur les personnes morales», note le Fribourgeois.

Les experts sont davantage circonspects. «Certains cantons seront plus touchés que d'autres. Ainsi Genève, dont les finances dépendent beaucoup de l'impôt sur les personnes morales, risque de se retrouver dans une situation bien plus délicate que ce qui est prévu. Vaud, dont l'économie est aussi ouverte, sera également touché. D'autres cantons comme le Valais, dont les ressources financières dépendent davantage de la péréquation, se sentent moins concernés», relève Nils Soguel, professeur de finances publiques à l'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP).

Son homologue à l'Université de Fribourg, Bernard Dafflon, corrobore: «Je suis surpris que Genève prévoie une augmentation de 3,6% des recettes fiscales. Zurich, à l'économie similaire, a anticipé un tassement (ndlr: le canton prévoit un déficit de 90 millions pour 2009). Peut-être que Genève estime être moins sujet aux aléas financiers en raison de la gestion prudente de ses banques privées», souligne-t-il.

Le problème, pour les collectivités publiques, c'est que le temps de maturation des budgets est long. Ceux des cantons ont été préparés, dans les grandes lignes, au printemps dernier. Avant que la crise n'éclate. «Certains ont profité des bons résultats de 2006, 2007 et 2008 pour revaloriser la fonction publique. Mais c'est une mauvaise manière de procéder. Ces réajustements devraient s'inscrire dans une réforme structurelle, et non pas répondre aux exigences ponctuelles de groupes de pression», relève Bernard Dafflon.

Qui déplore que le comportement budgétaire des cantons, à quelques exceptions dont Berne, réponde au passé au lieu d'anticiper le futur. «Berne ne travaille pas en fonction des résultats antérieurs, mais ajuste son scénario aussitôt que la donne change.» Le canton a ainsi d'ores et déjà élaboré une planification de rechange pour pouvoir, le cas échéant, réagir à la situation générée par la crise en 2009.

Les cantons doivent-ils retoucher leur budget pour l'an prochain? Les deux économistes, comme les deux ministres des Finances, estiment que non. «Difficile, en raison de la longueur du processus budgétaire», relate Nils Soguel. Qui précise que les parlements cantonaux peuvent évidemment encore revoir certaines estimations à la baisse. «Mais les cantons, qui, pour la plupart, ont des mécanismes de frein à l'endettement, se trouveront alors dans le périlleux exercice de devoir assurer l'équilibre.» En coupant dans les prestations...

Outre une baisse prévisible des recettes fiscales sur les personnes morales, en particulier dans les cantons où le secteur bancaire est fort, la crise financière fait peser d'autres menaces sur le trésor des Etats cantonaux. La Banque nationale suisse (BNS) injecte 54 milliards pour couvrir les actifs à risque d'UBS. Va-t-elle être en mesure, ces prochaines années, de réaliser des bénéfices qu'elle redistribue, selon une convention, à hauteur de 2,5 milliards entre la Confédération et les cantons?

Pascal Broulis, comme Claude Lässer, sont d'avis que les cantons n'ont pas de soucis à se faire à ce sujet dans l'immédiat. Mais à long terme, ils admettent que le robinet de la BNS pourrait se tarir. «En 2007, Fribourg a touché 92,4 millions de la BNS. Imaginez la conséquence sur son budget si cette source de revenu venait à disparaître», note Bernard Dafflon.

L'économiste fribourgeois envisage une autre incidence collatérale de la crise: un remodelage de la péréquation entre les cantons: «Zurich est l'un des plus gros contributeurs de la péréquation. Si ses recettes fiscales s'amenuisent, la répartition se fera différemment, et certains cantons, bénéficiaires actuellement, recevront moins.»

En conclusion, Bernard Dafflon regrette que les budgets cantonaux, en général, se laissent trop porter par les vagues conjoncturelles, quitte à occasionner ensuite d'importants écarts avec les comptes, comme cela risque d'être le cas pour l'exercice 2009. «Les cantons ne constituent pas ce que les Anglais appellent des «rainy day funds». Ils ne font pas de réserves par beau temps pour pouvoir atténuer ensuite le choc des mauvaises années.» A méditer?