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Croisade pour sauver le Doubs

Des pêcheurs bâlois et français ainsi que des ONG organisent une grande manifestation ce samedi à Goumois à l’enseigne de «Rettet den Doubs». Accusés d’immobilisme, les cantons de Neuchâtel et du Jura ripostent avec un plan d’action pour sauver «la reine» des rivières

C’est une reine. Magnifique, mais agonisante. Au chevet de laquelle on se précipite ce samedi, à Goumois, sur la frontière franco-suisse entre le Jura et la Franche-Comté, avec un slogan déroutant, laissant entendre que le paradis serait subitement devenu un enfer, parce que des truites et des ombres meurent, victimes de la mycose du saprolegnia (LT des 21.06.2010 et 18.01.2011). Le Doubs, reine des rivières jurassiennes, de renom mondial auprès des pêcheurs à la mouche, joyau sauvage, pays de rêves et de légendes, souffre.

Ainsi, en ce sec printemps 2011 qui amplifie le catastrophisme, des croisés se lèvent pour «sauver le Doubs». Ils sont déterminés. Mais se présentent en ordre dispersé. Au risque de générer de la discorde.

A l’instar des mystères qui entourent la rivière, la genèse de la croisade est elle-même incertaine. Cuisinier bâlois et pêcheur de longue date dans le Doubs, Michel Baumann remue ciel et terre depuis plusieurs années pour tirer la sonnette d’alarme, comme le faisait avant lui l’ancien tenancier de l’auberge de La Goule, Eric Wenger (LT du 17.05.2008). Avec ses amis pêcheurs alémaniques, Michel Baumann nourrit un blog qui recense les malaises de la rivière. Samedi à Goumois, les défenseurs alémaniques du Doubs seront nombreux. Le magazine de pêche Petri Heil a affrété trois bus.

Autre croisé qui se fait entendre: le collectif «SOS Loue», en France voisine. Résurgence du Doubs dans lequel elle se jette près de Dôle, la Loue est dans un état encore plus alarmant. Il y eut une manif en 2010 à Ornans. «Nous avons des contacts réguliers avec ce collectif, explique Lucienne Merguin Rossé. Le sort de la Loue et du Doubs est lié. Nous avons suggéré de manifester cette année à Goumois.» Soutenu par les organisations nationales de défense de l’environnement, le collectif de la Loue drainera la foule à Goumois. WWF France a même appelé à la rescousse le célèbre photographe Yann Arthus-Bertrand, auteur du film La Terre vue du ciel, aux vertus écologistes pourtant controversées.

La prêtresse de la croisade est Lucienne Merguin Rossé, biologiste, chargée d’affaires à Pro Natura, députée socialiste suppléante au parlement jurassien. Poil à gratter environnemental, inlassable pourfendeuse de l’immobilisme ou des «fausses routes» des autorités de son canton.

Avec le photographe Jean-Paul Luthi – qui vient de publier, avec Arnaud Bernardin, l’ouvrage Le Doubs, quatre saisons, une passion, aux Editions Eauxyeuxdoux –, Lucienne Merguin Rossé et Pro Natura ont acheté quinze hectares de terre, au bord du Doubs, en 2004, à Clairbief, lorsque la rivière devient entièrement suisse. Pour «laisser la nature s’ébattre librement» alors que le terrain était convoité pour y aménager des résidences secondaires.

A la veille du grand rassemblement, elle s’y balade avec Peter Braun, jeune retraité, Bâlois d’origine, ancien banquier à La Chaux-de-Fonds venu s’établir à Soubey, où il pêche depuis cinquante ans. Encore un Suisse alémanique qui vient faire la leçon aux Jurassiens? «Le Doubs est connu mondialement, rétorque-t-il. Personne ne fait la leçon. Ce que nous voulons, c’est que ça bouge, qu’on ne laisse pas cette rivière mourir. Nous avons l’impression que le canton ne fait pas grand-chose.»

Le Quotidien jurassien lance lui aussi son opération «L’Appel du Doubs». Il invite ses lecteurs à lui retourner une carte postale. Son rédacteur en chef, Rémy Chételat, précise qu’il ne faut pas confondre l’opération de son journal avec la manifestation de Goumois, «même si notre action vise le même objectif». Le journal proposera des sujets durant une semaine, en misant sur l’alarmisme: «Le Doubs se meurt, titre-t-il. Il n’est pas malade, il est moribond.»

Ainsi sont tirées, simultanément mais de manière désordonnée, diverses sonnettes d’alarme. Chacun formule son diagnostic, constate que des poissons meurent, que des insectes ont disparu; que la couleur de la rivière est d’un verdâtre inquiétant, en raison de la prolifération des algues; qu’il n’y a plus eu de crue importante depuis plusieurs années; que la température de la rivière a augmenté, «de 2,3 degrés en trente ans», relève Ami Lièvre, vice-président et scientifique de la Fédération jurassienne des pêcheurs.

Comment se positionnent, justement, les pêcheurs jurassiens? Plutôt que de brandir des calicots, ils ont préféré «travailler avec le canton du Jura», relève le président Albino Dal Busco. Jeudi, aux côtés du ministre de l’Environnement, Philippe Receveur, ils ont présenté leurs analyses, qui corroborent dans les grandes lignes celles du canton: le Doubs reste une rivière sauvage et préservée, «son lit suit un tracé idéal» et il est toujours à classer en «première catégorie». L’état du milieu est bon, la qualité de l’eau aussi. Il y a bien des micropolluants ou une surveillance insuffisante.

Pour le canton et les pêcheurs jurassiens, le problème, ce sont les éclusées des barrages du Châtelot, du Refrain et de La Goule. «Les variations brutales et artificielles des débits, en aval, sont très importantes, le niveau peut monter de 80 centimètres», déplore le conseiller d’Etat. «L’activité abusive des barrages provoque la résurgence des sédiments relativement toxiques qui dorment derrière les barrages depuis leur création», dénonce Walter Wirth, trésorier des pêcheurs. Ainsi, quotidiennement, les centrales hydroélectriques appartenant à EDF et au Groupe E «envoient non seulement de trop grandes quantités d’eau, provoquant ensuite des assèchements, mais elles déversent des sédiments nocifs qui polluent et colmatent le lit de la rivière». Et de fustiger les électriciens, «véritables et permanents destructeurs du Doubs», tonne Walter Wirth.

Le Jura et ses pêcheurs s’appliqueront à faire pression sur les exploitants des barrages pour qu’ils réduisent les fluctuations de débit, au travers de la démodulation. «C’est bénéfique pour la rivière et ça ne réduit pas la production d’électricité», relève Philippe Receveur.

«Fustiger ainsi un bouc émissaire, c’est faire fausse route, regrette Lucienne Merguin Rossé. Il n’y a pas d’éclusée sur la Loue et elle a les mêmes problèmes que le Doubs.» «Les barrages ne font pas de bien au Doubs, c’est certain, mais ce n’est qu’un des problèmes», renchérit Peter Baun. A propos de la connivence des pêcheurs jurassiens avec les autorités: «Les pêcheurs craignent d’être associés à Pro Natura, ne veulent pas entrer dans un engrenage qui pourrait, croient-ils, aboutir à l’interdiction de la pêche dans le Doubs», poursuit Peter Braun. Qui aurait préféré manifester sans Pro Natura, «mais les pêcheurs sont des individualistes, qui n’ont pas de lobby. Alors, le sauvetage du Doubs vaut bien un tel effort».

Si Philippe Receveur n’ira pas manifester à Goumois, les pêcheurs jurassiens, ainsi que la Fédération suisse de la pêche, seront présents et solidaires du mouvement.

Au fait, le duo Merguin Rossé – Braun qui veut sauver le Doubs, a-t-il un plan? «Nous voulons commencer par dire aux autorités qu’elles ne prennent pas suffisamment en compte les intérêts de cette rivière», clame la chargée de mission de Pro Natura. «Faire comprendre aux autorités, qui sont face à des conflits d’intérêts, que celui du Doubs est important», ajoute Peter Braun. «Je crains d’ailleurs que le Jura ait un agenda caché et qu’il accepte l’installation de quatre nouvelles microcentrales sur le Doubs», accuse Lucienne Merguin Rossé. Le ministre Philippe Receveur s’en tient à une vague formule: «Nous tiendrons compte du contexte spécifique du Doubs dans l’élaboration de la stratégie cantonale de production d’hydroélectricité.»

Crier que le Doubs se meurt est une chose, agir pour le sauver en est une autre. Jeudi, Philippe Receveur et les pêcheurs jurassiens se sont positionnés comme acteurs du sauvetage, en ciblant leur intervention sur les centrales hydroélectriques. Ce même jeudi, une plate-forme transfrontalière s’est constituée, réunissant des représentants de l’Office fédéral et des offices cantonaux de l’environnement, ainsi que les instances françaises, nationales, régionales et départementales. Ce forum favorisera l’échange d’informations et la coordination des opérations.

«Il faut mettre tout le monde autour d’une table», clame Lucienne Merguin Rossé, regrettant d’être elle-même snobée par le Jura. «C’est facile de reporter tous les maux sur les services jurassiens, regrette Jacques Gerber, chef de l’office de l’environnement. On va bientôt nous reprocher la sécheresse. Qu’on nous présente des remèdes scientifiquement étayés.»

Encore un point faible du Doubs: il manque d’analyses et les études sont lacunaires. Ainsi, on ne sait toujours pas pourquoi les truites et les ombres succombent au saprolegnia. Il semble que le champignon du Doubs soit particulier, qu’il ait muté. Ce qui complique les investigations. En principe, le poisson résiste au saprolegnia. Il n’en meurt que s’il est affaibli. Pourquoi ne résiste-t-il pas? Peut-être le stress des variations des débits d’eau, les micropolluants, la température élevée, la sécheresse. Autant de suppositions, mais pas de vérités établies scientifiquement.

Pour ne pas être en reste, le canton de Neuchâtel annonce qu’il lance justement une «étude diagnostic détaillée du Doubs et de ses affluents».

Malade, mais peut-être pas en phase terminale comme le crient les croisés, la reine des rivières mérite mieux que les dérisoires luttes intestines que se livrent à distances ceux qui visent pourtant un même but: sauver le Doubs.

Sur la berge de Clairbief, Peter Braun et Lucienne Merguin Rossé ont tôt fait de retrouver le sourire. Observant une truite qui gobe une mouche. «J’en pêche encore, note Peter Braun. Mais je les relâche dans la rivière. Car je suis optimiste. Je me dis qu’elle va survivre. Un pessimiste la cuisinerait, se disant qu’il vaut mieux la manger plutôt que de la laisser tomber malade et crever.»

Et resurgit la fascination pour la vallée du Doubs. «Magnifique, belle, qui offre un plaisir qu’on ne peut pas décrire», dit Peter Braun. Lucienne Merguin Rossé: «Un modèle d’esthétisme, de nature sauvage, de beauté. Une telle harmonie me fait vibrer.»

Des poissons meurent, des insectes ont disparu, la couleur de la rivière vire au verdâtre en raison de la prolifération des algues

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