Cuba

A Cuba, la mort de Fidel Castro révèle la fracture entre générations

Compassion ou soulagement? Le Lider Maximo laisse une empreinte profonde, mais sa disparition provoque un sentiment contrasté parmi les Cubains

Officiellement, les Cubains sont sommés d’être en deuil pendant neuf jours consécutifs, depuis le 26 novembre. Psychologiquement, ils s’étaient préparés de longue date à la disparition du Lider Maximo, lequel s’était livré à une sorte d’adieu anticipé en avril dernier, lors du 7e Congrès du Parti communiste. Fidel Castro était alors apparu sous des traits moribonds, laissant deviner qu’il s’agirait de sa dernière intervention face aux délégués communistes.

«El pobrecito!», «le pauvre!», s’exclamait alors Gloria, les yeux rivés sur son écran de télévision. Cette fonctionnaire chargée des affaires scolaires au Ministère de l’éducation appartient à cette génération toujours acquise aux principes de la révolution, et pour laquelle la compassion domine. «Il a seulement cinq ans de plus que Raul et regarde dans quel état il est… Ils n’ont pas eu la même vie, il faut dire.»

Lire aussi: Cuba, un peuple entre espoir et crainte à la veille du grand basculement

La génération chargée de colporter les mérites du castrisme est sur le point de s’éteindre

Sept mois plus tard, le glas a sonné pour «Robin des bois». C’est ainsi que Santiago surnomme Fidel Castro. Chef de maintenance dans un institut de recherche, cet ancien dirigeant syndical pense faire une halte lundi 28 novembre au mémorial de José Marti, où les cendres du dirigeant communiste seront temporairement entreposées. A moins qu’il ne participe au grand rassemblement du mardi, place de la Révolution. «Il était logique que ce jour arrive, il restera une figure d’envergure internationale», résume ce sexagénaire, satisfait de pouvoir occuper un logement correct depuis la révolution. «Avant, on habitait à Buenavista [quartier populaire de l’ouest de La Havane, ndlr] et on était cinq ou six familles à se partager les mêmes toilettes.»

Certes, les salaires sont misérables, les pénuries perdurent, voire s’accroissent ces derniers mois, mais dans l’esprit de ces nostalgiques de 1959, on ne tire pas sur une ambulance. Fidel reste Fidel, n’en déplaise aux démocraties occidentales. Si la révolution promet d’être éternelle, la génération chargée de colporter les mérites du castrisme est sur le point de s’éteindre.

Les plus jeunes sont las de croire aux prouesses d’un régime construit en réaction à celui de Fulgencio Batista, dictateur proche de Washington renversé le 1er janvier 1959, qu’ils n’ont pas connu. Les témoignages des anciens ne suffisent plus. «Des erreurs fatales ont été commises pendant la révolution. Fidel a négligé l’économie pour se consacrer à la politique extérieure», regrette Juan [nom d'emprunt, ndlr], jeune avocat cubain désormais installé en Suisse. «Il y a des choses avec lesquelles je suis d’accord, comme l’éducation ou la santé, confie Luis [nom d’emprunt, ndlr]. Je peux même comprendre la méfiance vis-à-vis des Etats-Unis, mais mes conditions de vie m’offusquent.» A 28 ans, ce soudeur de La Havane récuse l’étiquette de «communiste».

Le vote par les pieds, image du désaveu

La nouvelle génération n’a pas le sentiment d’être redevable à Fidel Castro ou à l’Etat cubain, hégémonique et militarisé, dont les jeunes se détournent en rejoignant les Etats-Unis ou l’Europe dès qu’ils le peuvent. Le vote par les pieds reste encore la manifestation la plus criante du sentiment de désaveu, loin devant l’action des dissidents, qui ne parviennent pas à mobiliser.

Ces derniers mois, on sentait poindre un climat d’ironie mordante à l’encontre du Lider défunt: «Fidel, ceci est ta maison», clamait un montage parodique d’un rassemblement imaginé devant le cimetière Christophe-Colomb de la capitale, qui circulait sur les réseaux sociaux lors de l’anniversaire du chef de la révolution, le 13 août 2016.

Un legs désavoué par la réalité

Dans un autre registre, la maison d’édition madrilène Hypermedia, à l’initiative d’un magazine sur Cuba, a d’ores et déjà esquissé en février dernier le scénario fiction d’un pays où «Castro disparaît de notre histoire». Ecrit par Raul Aguiar, le récit met en scène Eduardo, professeur de littérature, en quête d’informations sur un certain Fidel Castro. Son collègue historien avoue sa perplexité: «Quelle époque? Cela me dit quelque chose. Laisse-moi le temps de chercher.» Même restreint, l’espace de liberté littéraire reflète avec humour un destin improbable, où les architectes du castrisme, qui ont réécrit l’histoire de Cuba, s’évaporent à leur tour du récit national.

A Cuba, pays où chacun est sommé d’«inventer» pour survivre, la créativité aura peut-être raison de la prophétie de Fidel Castro, pour qui les «idées communistes» survivront à l’extinction des «guérilleros». Au quotidien, son legs est déjà en partie désavoué par la politique d’ouverture de l’île, comme par les innombrables arrangements des Cubains avec la réalité du système.


Lire, par l’auteur de cet article: Marie Herbet, La révolution transgressée, coll. L’Ame des peuples, Ed Nevicata.


Après la mort de Fidel Castro

Publicité