La culture en dissonance

Des coups d’éclat, des institutions chambardées, des mécènes offusqués. Les huit ans passés par Patrice Mugny à la tête de la Culture genevoise ne laisseront guère le souvenir d’une ère paisible et sereine.

C’est que l’irascible magistrat n’a pas vraiment coutume de faire dans la dentelle. L’éviction du directeur du Musée d’ethnographie durant son premier mandat et les audits lancés au Grand Théâtre et aux Musées d’art et d’histoire (MAH), qui se sont soldés par une sortie de scène peu honorable de leurs directeurs respectifs, Jean-Marie Blanchard et Cäsar Menz, ont durablement marqué les milieux culturels genevois. Ce n’est pas en bombardant au napalm des institutions en proie à des tensions et à des dysfonctionnements internes qu’on résout les problèmes, accuse-t-on de toutes parts. Le magistrat estime pour sa part que son action était justifiée et proportionnée: «Quand on ne fait rien, on nous le reproche, et quand on agit, on nous accuse de brutalité. J’ai fait ce qu’il fallait, sinon j’aurais laissé ces institutions dans un état calamiteux à mon successeur.»

Patrice Mugny quittera son fauteuil sans avoir laissé sa marque dans le paysage genevois, faute d’avoir réalisé et inauguré un édifice culturel d’envergure. Mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas construit Beaubourg qu’on n’a pas de bilan, plaide-t-il dans Vivre à Genève, le journal de la Ville. En matière de grands projets, l’édile peut se targuer d’avoir lancé le chantier de l’extension du Musée d’ethnographie. Un projet qui a passé le cap des urnes l’an dernier, contrairement au prédécent, prévu à la place Sturm, qui avait échoué devant le peuple en 2001. C’est également sous ses auspices que le projet de Nouvelle Comédie aux Eaux-Vives a pris forme. Quant à l’extension du Musée d’art et d’histoire, projetée par Jean Nouvel en 1998 déjà, son financement est enfin assuré. Reste que la menace d’un référendum plane et que la convention signée entre le mécène Jean-Claude Gandur et la Ville, jugée trop favorable au donateur par certains, fait l’objet de vives critiques.

Cet accord ne fait pas oublier que l’édile entretient des rapports difficiles avec d’importants mécènes du canton. Et au Grand Théâtre, cela se paie comptant: Patrice Mugny a provoqué le départ de la Fondation Wilsdorf, ce dont la trésorerie de l’institution ne s’est toujours pas remise.

Ces «rupestres» Vaudois…

Mais l’élu n’a pas froissé que des mécènes. Durant son année de mairie, il s’illustre en qualifiant le voisin vaudois de «rupestre», déclare que l’UDC «pue», sans compter le faux pas face aux autorités suédoises lors d’un voyage de l’exécutif: alors que les hôtes cherchaient le magistrat pour prendre congé de lui, celui-ci s’était éclipsé à l’hôtel. L’élu irrite aussi la Cour des comptes, qui lui reproche à deux reprises d’avoir engagé des gens à des postes pour lesquels ils n’étaient pas qualifiés, en faisant fi des procédures.

Son empreinte, il l’a surtout marquée par son soutien au cinéma, à l’édition, à la danse contemporaine et au théâtre non institutionnel, dont les budgets ont fortement augmenté durant ses mandats. Il s’est aussi efforcé de favoriser l’accès de la culture aux plus modestes et s’est attelé, avec son collègue Rémy Pagani, à lancer des rénovations urgentes, comme au Musée d’histoire naturelle, et dans l’adaptation de salles pour les personnes handicapées.

Utile, mais peu spectaculaire. Un net désavantage au moment où le canton prépare une loi destinée à renforcer sa mainmise sur l’un des seuls domaines où la Ville dispose encore de larges prérogatives. Mais de cela, Patrice Mugny, bientôt retraité, n’aura plus à se soucier.